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Des objets de la Libération,

traces de mémoires transnationales en constitution

La libération de l’Europe ouvre une nouvelle ère, porteuse de déplacements transnationaux d’individus et à travers eux d’objets ou de documents.
Ces déplacements sont en premier lieu d’ordre physique lors de la Libération et de la sortie de guerre, car des Français déportés ou STO reviennent en France. D’autres, volontaires des Forces françaises libres, participent avec les Alliés à la libération de l’Allemagne et de l’Autriche. Pour certains d’entre eux, ils restent un temps dans les zones d’occupation françaises installées dans ces deux pays à partir de l’été 1945.
Dans les deux cas, les objets ramenés deviennent des traces de ces expériences vécues, traces qui sont conservées soigneusement par les acteurs car porteuses de souvenirs tantôt joyeux, tantôt douloureux. Avec le temps, ces objets deviennent des supports concrets de différentes mémoires tangibles alors que la distance temporelle s’accroît avec les événements vécus. Objets et archives connaissent alors parfois un nouveau déplacement, d’un autre ordre, lorsqu’ils sont confiés au musée.
Les collections présentées ici incarnent la diversité de ces parcours individuels cabossés par la guerre, au travers des traces matérielles que les acteurs ont laissées depuis la Libération.

Le retour des déportés d’Allemagne

La mémoire des camps en France et le réseau des déportés, les amitiés. La reconstruction des individus et des familles par la recherche des disparus, les pèlerinages sur les lieux du crime, la guérison.
Les objets et documents présentés sont porteurs d’une mémoire douloureuse, celle des camps de concentration, que les rescapés veulent à la fois entretenir mais aussi mettre à distance pour pouvoir se reconstruire après-guerre.

Denis Guillon (1926-1987), déporté par les Allemands pour faits de résistance en 1944-1945
Dessins de 1944 sur papier
Photo Studio Bernardot

Denis Guillon est un artiste maîtrisant le dessin et plus particulièrement l’art de la caricature. Il s’est formé comme dessinateur publicitaire aux établissements Vitry à Paris. Déporté de 1944 à 1945 pour avoir participé à des opérations de sabotage dans le Kommando méconnu de Günzerode, camp annexe de Dora-Mittelbau (Allemagne), ses œuvres clandestines représentent la vie quotidienne des déportés au sein des camps de concentration. La particularité de Guillon et de ses 23 dessins résident dans son style graphique et son humour toujours présent, comme arme face à l’humiliation et à la cruauté.

 

Le dessin intitulé Les travaux du mois d’août l'incarne : des prisonniers préparent une voie ferrée, des travaux pénibles sous un soleil de plomb. Cependant, les personnages sont représentés en train de s’assoupir, une araignée ayant eu le temps de tisser sa toile entre l’un d’eux, un escargot et une pelle, révélant une forme de résistance à la discipline de travail imposé par les nazis. Les œuvres de Guillon permettent de transmettre la vision de ceux qui étaient dans ce Kommando et aussi le souvenir de ceux qui ne sont plus.

 
Patrick Mougel
Ensemble de dix lettres d’anciennes déportées de Ravensbrück envoyées à Denise Guillemin (1921-2006)

Augustine Tomas, Marguerite Liotard et Suzanne Goizet 1945-1963,
Ax-les-Thermes, Vichy et Dijon
Inv. 2018.1336.02 et inv. 2020.1336.05
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, Fond Denise Guillemin
Photo Studio Bernardot


Déportée en avril 1943 au camp de Ravensbrück pour faits de résistance, Denise Guillemin est libérée le 5 avril 1945 par la Croix Rouge Suisse en échange de prisonniers allemands. Dès leur retour, ses camarades de déportation Marguerite Liotard et Augustine Tomas débutent une correspondance avec Denise Guillemin. En 1963, à la suite de la publication de son livre, Matricule 19374, c’est Suzanne Goizet qui lui écrit.

 

Cette correspondance permet de retracer le retour à la vie normale des déportées dans lequel s’inscrit le besoin de cette amitié, accentué par l’incompréhension des proches. Suzanne Goizet se confie : « Il m’est souvent difficile, avec le recul, d’imaginer que c’est moi qui ai vécu ces heures là ! ». Le lien entre elles est fort puisqu’il permet de poursuivre l’expérience concentrationnaire en échangeant sur ce traumatisme encore très présent, comme en témoignent d’ailleurs les signatures suivies de leurs matricules.

 
Cloé Chalumeaux

La défaite de l’Allemagne et l’occupation alliée

Les Français engagés dans les armés libérant l’Allemagne et l’Autriche rapportent des objets ou des traces de cette campagne militaire et parfois des débuts de l’occupation de ces deux pays.
Il en va ainsi pour les albums photo comme celui de Claude Gilles, jeune engagé dans la Première Armée. Il illustre le contexte de la campagne d’Allemagne comme il interroge sur tout ce que les photographies ne montrent pas.
Image
Album photographique, Campagne d'Allemagne

Claude Gilles (né en 1923)
Janvier-décembre 1945
Album de 86 tirages photographiques, noir et blanc, papier Velox et carton
Inv. 2017.1521.01
Fonds Claude Gilles, Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon
Photo Studio Bernardot


Engagé volontaire en janvier 1945 en tant que brancardier, Claude Gilles prend ces photos pendant la campagne d’Allemagne et après la capitulation allemande. Démobilisé en décembre 1946, il les conserve avant d’en faire un album qu’il donne au musée en 2017.
 
Clément Gambioli

Les objets du quotidien

Les objets du quotidien de la guerre porteurs après la Libération d’une mémoire familiale deviennent aujourd’hui collections patrimoniales et sources d’histoire transnationale.
Alors qu'ils étaient de l'ordre de la banalité entre 1940 et 1944, les objets du quotidien sont aujourd’hui d’une part devenus iconiques de cette période, d’autre part ont acquis un statut de rareté (car ils n’ont été pas systématiquement conservés), voire une valeur marchande. Il en va ainsi de cet ensemble de chaussures artisanales.
Chaussures et pièces permettant leur fabrication

Bois, cuir, métal, toile, raphia (ou osier), paille, plastique
1940-1944, Franche-Comté
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, fonds « Chaussures »
Dons de 1976 à 2017

N° inv. :
978.391.11.1 sandales (bleu/blanc/rouge) ;
2011.1453.01.1  semelle bois ;
2011.1453.01.2 empeigne ;
976.238.394 rondelles renforcement clouées sous semelle bois ;
2017.1522.05 chaussure femme ;
2017.1522.06 clous ;
2017.1522.07 (1-2) semelles articulées.


Cet ensemble de chaussures franc-comtoises de pointures différentes, entières ou aux parties séparées, montre la diversité des moyens de se chausser dans la « zone interdite » en France occupée.
Besançon est envahie par les forces allemandes le 16 juin 1940. « L’aryanisation » de l'économie française, appliquée à l'ensemble de l'hexagone, est davantage poussée en cette zone. Font défaut tant la main d’œuvre (du fait du manque des prisonniers de guerre et du STO à partir de 1943) que les matières premières, l’armistice imposant à la France de livrer nombre de matières coûteuses : la laine, la soie, et bien sûr le cuir.  Les matériaux ayant servi à se chausser montrent la nécessité pour les particuliers de composer avec les moyens dont ils disposent. Ces chaussures permettent aussi de montrer une survivance de la mode.

 
Nicolas Bouchez