Résistance
Si la campagne militaire et le quotidien des troupes d’occupation ont été largement couverts côté allemand par des professionnels et des soldats amateurs de photographies, la couverture visuelle par les civils de la « zone interdite » est bien moindre du côté français, et encore plus sur le sujet de la Résistance, ce qui s’explique évidemment par le risque que représente une telle activité en extérieur depuis son interdiction par les Allemands le 16 septembre 1940.
Des photographies de résistants ou de leurs actions nous sont toutefois parvenues par l’intermédiaire des activités des bureaux de propagande officiels de l’appareil d’occupation et de l’État français mais avec l’objectif idéologique de les représenter comme « terroristes ». De leur côté, les résistants et leurs sympathisants ne souhaitent pas s’encombrer quand ils agissent de la contrainte de photographier, qui peut devenir facilement une preuve compromettante de leurs activités et les mettre en danger.
Cependant, à certaines occasions, la photographie s’avère être un outil de communication utile pour la Résistance, par exemple pour diffuser des portraits de de Gaulle qui n’est pas un personnage connu en 1940, notamment pour recruter des partisans en « zone interdite ». La photographie est aussi nécessaire pour permettre la fabrication de faux papiers d’identité. Elle peut également servir à dénoncer dans l’opinion des actes de répression ou des exactions commis par l’Occupant. Elle conserve aussi la trace de sabotages réussis.
- VAST, Cécile, Les résistants en France, Milan, Editions Milan, 2009
- VAST, Cécile, L'identité de la Résistance. Être résistant de l'Occupation à l'après-guerre, Paris, Payot, 2010
En comparaison avec les organes professionnels allemands ou français chargés officiellement de photographier, les membres de la Résistance ne sont pas fournis en matériel et subissent le contexte de pénuries frappant particulièrement la « zone interdite » coupée des circuits économiques. Ils dépendent d’un matériel privé acquis avant la guerre, ne peuvent pas acheter beaucoup de pellicules, ni développer les clichés dans des magasins par risque d’être dénoncés. Le plus souvent, les auteurs et autrices de clichés n’ont pas de formation photographique et les prises de vues sont effectuées à la hâte.
Généralement, des appareils de poche convenant aux activités et à la vie clandestines sont privilégiés. La gamme Kodak est souvent utilisée car elle propose des appareils peu coûteux. Mais il n’est pas rare que les résistants récupèrent du matériel volé ou prélevé sur des cadavres allemands.
Du fait des problèmes de matériel à surmonter, des interdits à braver et de la double censure exercée par les Allemands et l’État français à contourner, la photographie devient en « zone interdite » un acte de Résistance.
Entretien avec Cécile Vast, chargée de mission auprès du Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon
Réalisé par Timéo Gallardo, filmé par Paul-Emile Bodoignet
Cécile Vast : Je m'appelle Cécile Vast, je suis docteure en histoire, chargée de mission auprès du Musée de la Résistance et de la Déportation par le rectorat de l'Académie de Besançon. Je suis plus particulièrement chargée à la fois du conseil scientifique du musée de la Résistance et du suivi pédagogique et scientifique.
Timéo Gallardo : Qu'est-ce qu'une photographie clandestine ?
Cécile Vast : Une photographie clandestine, comme son nom l'indique, elle est clandestine. Ça veut dire que, comme tout document clandestin, elle est interdite. Il faut savoir que pour la photographie, les Allemands, par un décret du 16 septembre 1940, ils interdisent toute photographie - alors je ne me souviens plus précisément de l'intitulé du décret, mais en gros toute photographie prise à l'extérieur. Évidemment, pour les Allemands, il s'agit de se protéger de toute forme de renseignement concernant la position des troupes, le nombre des troupes, les effectifs, etc. Donc il y a vraiment une interdiction formelle. Ce qui fait que cette interdiction, qui s'applique en « zone interdite » forcément, mais aussi plus largement en zone occupée, cette interdiction entraîne un certain nombre de risques, notamment d'emprisonnement.
Donc, qui dit interdiction, dit forcément : quelqu'un qui fait une photographie c'est clandestin, sans autorisation ça devient clandestin. Alors, des photographies clandestines, elles peuvent être faites à la fois par des amateurs et par des professionnels, dans des objectifs, avec des objectifs bien particuliers.
Timéo Gallardo : Quels sont les objectifs des résistants, des civils, justement, derrière ces photographies clandestines ? Quelles sont les raisons, finalement, de la création de ces photographies ?
Cécile Vast : Il y a plusieurs usages. En fait, il y a plusieurs fonctions et plusieurs usages de la photographie clandestine. Il faudrait presque le faire de manière un peu chronologique pour comprendre que l'usage de la photographie clandestine, en fait, dépend aussi de l'évolution de la clandestinité, de l'expérience de la clandestinité, mais aussi de la résistance et des actions de résistance.
Alors, il peut y avoir un usage très simple, qui est celui du renseignement. Très tôt, des résistants, notamment des résistants des réseaux de renseignement - souvent des réseaux de renseignement qui dépendent de la France libre ou du SOI, donc du Special Operation Executive britannique - ont pour fonction, pour mission plutôt, de tenter de trouver des renseignements sur les troupes d'occupation allemandes, sur les sites industriels, sur les armements, sur leurs déplacements, etc. Et donc, pour cela, ils font des photographies, parfois de plus en plus miniaturisées, y compris avec des appareils de plus en plus miniaturisés. Donc, il y a vraiment un objectif très simple de renseignement. Ça, c'est le premier usage.
Le deuxième usage, ça peut être aussi un usage tout simple, de vie clandestine. C'est-à-dire qu'on sollicite des photographes pour réaliser des vraies fausses cartes d'identité. Et donc, ces photographies d'identité sont utilisées parfois avec des identités modifiées : forcément des noms modifiés, mais des apparences modifiées, des moustaches ou des barbes postiches, des lunettes, etc. Et donc, les résistants font parfois appel à des photographes pour réaliser ces clichés clandestins. Et donc, ces photographes prennent évidemment des risques. On pourrait prendre des exemples. Par exemple, à Besançon vous avez un photographe qui s'appelle Baufle et qui réalise des clichés clandestins. Donc, ça, c'est autre usage très pratique, très concret de la vie clandestine.
Ensuite, un autre usage de la photo clandestine, et on y reviendra peut-être un petit peu plus après, c'est l'usage, j'allais dire l'usage informatif. Alors, très peu de journaux clandestins publient des photographies de presse forcément, pour des raisons à la fois de moyens techniques, de mise à disposition de moyens techniques, pour des raisons aussi de papier - le papier est très peu disponible donc, effectivement, c'est difficile de faire une presse avec de la photographie. Pour la photographie de presse, c'est assez rare finalement de disposer de photographies et de pouvoir les reproduire pour des raisons d'impression. Et donc, ces photographies ont pour objectif, lorsqu'elles sont publiées, de dénoncer les réalités du nazisme et de dénoncer donc, notamment les tortures, de dénoncer les massacres, de dénoncer la répression nazie.
Alors, un exemple très connu, c'est en 1943, en septembre 1943, le journal clandestin Défense de la France décide de publier une série, un véritable cahier photographique accompagné de témoignages, d'articles de presse, de renseignements, d'informations récupérés à droite et à gauche. Et dans ce journal clandestin, donc dans ce numéro de la presse clandestine Défense de la France qui s'appelle « Les fruits de la haine », il publie des photographies clandestines qu'ils ont réussi à récupérer de l'Europe de l'Est, en particulier par l'intermédiaire de prisonniers de guerre français, qui ont réussi à récupérer des clichés - alors, par un processus de transmission jusqu'en France évidemment clandestin, donc la chaîne de clandestinité est quand même assez intéressante. Et il publie des photographies de prisonniers de guerre soviétiques, d'enfants grecs affamés, dans l'objectif de dénoncer la répression et les massacres nazis à l'Est. Donc ça, c'est un véritable objectif de dénonciation. Et, évidemment, pour ce journal clandestin Défense de la France, c'est un tour de force que de publier cela, avec des imprimeurs aussi qui prennent énormément de risques. Donc on a toute une chaîne derrière une photographie - j'y pense maintenant - il y a toute une chaîne de personnes. Il y a, derrière l'impression d'un journal clandestin, forcément il y a un imprimeur, il y a les personnes qui transmettent les informations. Donc tout ça, c'est une chaîne de complicité. Et puis, ne pas oublier que derrière les photographies, il y a soit des personnes anonymes - par exemple, à Paris vous avez peut-être entendu parler de Raoul Minot qui possède, techniquement, tout ce qui lui permet de faire des photographies - mais vous avez aussi des photographes professionnels qui sont sollicités. Un exemple, c'est à Belfort, le photographe Louis Hattiger, c'est un véritable photographe de la Résistance. Il met à disposition ses compétences de photographe pour la Résistance.
Lui, ça nous permet de renvoyer un quatrième usage qui est, j'allais dire la contre-propagande d'une certaine manière. Et j'allais dire un usage très moderne de communication, si on peut parler en langage d'aujourd'hui, c'est-à-dire faire connaître les actions de la Résistance. Alors, l'exemple que vous pouvez trouver ici, dans l'exposition du musée de la Résistance, c'est l'exemple du lieutenant-colonel de Gaulle, du général de Gaulle qui n'est pas connu en 1940. Les Français ne connaissent pas son visage, ou quasiment pas. Et donc l'objectif des résistants, c'est de faire connaître au maximum le visage du général de Gaulle. Et donc, comment ils font ? Eh bien, ils font appel - c'est le cas à Belfort, Gaby Géhant, qui est une résistante, fait appel au photographe Louis Hattiger et lui demande de faire une réduction d'une photographie de groupe où il est devant son régiment de chars, en lieutenant-colonel en 1939, 38-39 ; et elle lui demande, donc, de faire une réduction, donc un gros plan sur le général de Gaulle en pied, et de réaliser donc une photographie du général de Gaulle qu'il va reproduire en plusieurs exemplaires, et qui vont servir, pour les résistants à Belfort, de moyens de recruter, en fait et de se faire connaitre, et de prouver que leur action a un soutien symbolique avec le général de Gaulle. Donc, c'est vraiment un moyen de communication très important. Donc, vous voyez que la photographie joue ce rôle-là.
Alors ça c'est pendant l'Occupation, mais au moment de la Libération également, dans les temps qui précèdent la libération, vous avez aussi de très nombreux maquis qui se photographient, qui font des photographies de groupe qui ressemblent beaucoup aux photographies de classe en fait, parce que c'est des jeunes maquisards, qui se photographient en groupe, clandestinement, dans leur maquis - encore une fois, évidemment de manière clandestine c'est très dangereux - et qui font cela, pour garder un souvenir, une trace de leur combat et puis un souvenir de leur engagement en groupe. Donc, ça aussi ce sont des photographies qui sont extrêmement intéressantes, parce qu'on peut presque d'un point de vue anthropologique comprendre les symboles qu'ils utilisent, le drapeau français par exemple ou la croix de Lorraine, comprendre aussi les signes distinctifs entre groupes par exemple des casquettes d'aviateurs, ou des choses comme ça. Enfin, voilà, des petites choses qui leur permettent de s'identifier les uns par rapport aux autres. Donc, il y a vraiment une dimension anthropologique qui est très intéressante.
Et puis, sur le plan aussi des photographies qui sont réalisées au moment de la Libération, évidemment ce sont toutes les photographies de maquisards qui défilent, encore une fois clandestinement, qui défilent dans certaines rues, dans certains villages, dans certaines villes. C'est le cas à Mouchard, par exemple : clandestinement les résistants, les maquisards défilent, et des photographies sont prises clandestinement pour témoigner de cela.
Et enfin, il y a aussi l'exemple très connu, alors là non seulement c'est photographié mais c'est filmé, à Oyonnax vous avez un défilé de maquisards le 11 novembre 1943, qui rendent hommage aux soldats de 1914-18, et c'est écrit sur le monument « ceux de 44 à ceux de 14-18 », donc vraiment dans la continuité du combat de la Grande Guerre. Et cette manifestation est filmée par un réalisateur professionnel, cette fois-ci envoyé par la France Libre, et tout ça clandestinement. Donc l'objectif, c'est vraiment de montrer que la Résistance existe et est bien présente. Donc on retrouve ces photographies-là.
Et puis autres photographies clandestines, c'est aussi les photographies notamment prises par des amateurs, et je pense en particulier à toutes ces photographies de gestes de non-consentement qui sont photographiés. Alors deux exemples qui sont locaux, mais qui sont vraiment très puissants j'allais dire en termes de symboles. Quand les 16 résistants sont fusillés à la citadelle le 26 septembre 1943, parmi lesquels Henri Fertet par exemple ou des Espagnols Balthazar Robledo, Saturnino Trabado, etc. Ils sont fusillés, ils sont enterrés dans des fosses communes provisoirement, à Saint-Ferjeux au cimetière de Saint-Ferjeux et au cimetière de Saint-Claude, et là, les Bisontins viennent mettre des fleurs sur les tombes, enfin sur les fosses communes. Et on a des photographies de ça. Donc les photographies, évidemment vous savez que c'était interdit comme type de manifestation de sympathie, et les photographies, forcément, sont interdites. Alors pourquoi les gens photographient ? Tout simplement - à mon sens, il faudrait leur demander - mais sans doute pour témoigner de quelque chose, à la fois d'une solidarité, mais montrer qu'il se passe quelque chose d'important. Vraiment témoigner d'un événement extrêmement important, de solidarité envers ces résistants. Ça, c'est le premier exemple, 1943.
Deuxième exemple, ça se passe à Poligny toujours en 1943. Il y a un passeur très connu, qui s'appelle Paul Koepfler qui fait passer énormément de personnes et avec beaucoup de dangers d'ailleurs, qui est exécuté par les Allemands, qui est abattu dans la rue fin mars 1943. Et la ville de Poligny organise des obsèques officiels, enfin non pas officiels, organise des obsèques. Et ces obsèques sont suivis par un millier de personnes dans la ville de Poligny. Et là, vous avez des photographies clandestines prises par des amateurs sur les toits de la ville et qui montrent le cortège impressionnant. Et là aussi, on a vraiment cette volonté de témoigner d'un événement qui dépasse, dont le sens dépasse en fait, c'est-à-dire cette solidarité à l'égard de la Résistance. Donc on a vraiment ce type de photographies aussi qui sont extrêmement importantes dans l'usage, dans le sens qu'elles ont.
Timéo Gallardo : Comment ces images, justement, elles sont diffusées ? Comment est-ce qu'elles atteignent la population française ou à l'étranger, comment est-ce qu'elles sortent ?
Cécile Vast : Alors ça, c'est plus difficile à évaluer parce que par définition tout ce qui est clandestin ne se mesure pas. Ça reste un petit peu, j'allais dire évanescent, je ne sais pas comment le dire mais quelque chose qui est difficilement traçable. On n'a pas la comptabilité d'un journal clandestin, de tel ou tel numéro... Alors si on prend par exemple les photographies qui sont prises au moment de la Libération, clandestinement mais ensuite qui sont largement utilisées pour montrer la Libération et, j'allais dire un peu la revanche sur la défaite de 1940 ; ces photographies, elles vont être largement diffusées ensuite quand la presse deviendra libre. Donc ça, il n'y a pas de difficulté. Elles sont diffusées aussi par... Par exemple, la France Libre a aussi des opérateurs, ou les Alliés ont des opérateurs, qui utilisent des photographes professionnels, des réalisateurs professionnels qui ensuite font des reportages et diffusent ces photographies ou ces images fixes ou animées. Et elles sont diffusées aussi entre groupes, c'est-à-dire de manière informelle, entre personnes, de manière clandestine. Mais c'est difficile, j'ai du mal à vous répondre très précisément parce que c'est difficile de mesurer exactement comment ces photographies sont diffusées.
Elles sont venues jusqu'à nous d'abord parce que, je vous le disais, il y a une dimension de témoignage. et donc il faut témoigner d'un événement, on le garde par devers soi, mais ensuite on le rediffuse, on le conserve et on le diffuse et on le transmet dans un musée, dans une institution culturelle. Donc ça, c'est aussi important.
Mais je voulais juste dire une chose concernant la photographie clandestine. Je vous disais que c'est essentiellement des photographes amateurs, des photographes professionnels mais clandestins, et puis vous avez aussi des artistes photographes qui se mettent au service de la Résistance et qui, comment dire, contribuent à créer une image particulière de la Résistance. Plusieurs exemples, Julia Pirotte à Marseille, c'est une photographe professionnelle qui se met au service de la Résistance et qui va photographier la libération de Marseille en cours. C'est-à-dire qu'elle photographie tous les combats, un peu comme un reporter de guerre. en fait, c'est exactement la même chose. Et les images qu'elle photographie de la libération de Marseille vont rester, vont être très rapidement connues et diffusées après la Libération et vont fixer l'image de la Résistance à la Libération, qui est un petit peu la Résistance en armes, très virile aussi, très centrée sur les maquis et sur la lutte armée et qui finalement - alors ce n'est pas que Julia Pirotte, il y a d'autres photographes - et qui finalement finit par effacer la réalité de la clandestinité qui est une réalité beaucoup plus nuancée que cette image de résistants en armes. Et ça, c'est important aussi parce que les images ont un rôle, elles jouent un rôle aussi dans les représentations que l'on se fait d'un phénomène. Et là, par exemple, ce qui est intéressant dans les photographies clandestines que l'on a ici qui sont moins connues, par exemple les photographies de non-consentement, de manifestations de populations, c'est que ça montre une autre dimension de la Résistance. Donc il faut aussi bien faire attention à ça dans les images que l'on a de la Résistance.
Un autre photographe - et je vais m'arrêter là-dessus - qui est aussi un réalisateur, en Franche-Comté, il est britannique, il s'appelle Ronnie Noble, et lui va photographier aussi comme une sorte de reporter de guerre la vie des maquis du Haut-Jura. Et on a aussi toute une série de clichés là-dessus qui sont aussi très intéressants. Et alors ça n'est pas que l'image de la Résistance en armes, c'est aussi la vie quotidienne dans un maquis, et là, ce qui est très intéressant, c'est qu'on voit aussi des hommes et des femmes. Donc on a aussi une vision plus nuancée de la Résistance à travers ces photographies.
Enterrement du résistant Paul Koepfler, 3 avril 1943
Photographe : Madame Guillot
Photo : 7 x 11 cm
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon 973.216.14
Cette photographie est prise à Poligny, une ville qui constitue un cas intéressant, car depuis le découpage de la France en de multiples zones en juin 1940, Poligny se trouve en zone libre au sud de la ligne de démarcation, et également très proche de cette dernière. Cette ville subit à la fois la politique de Vichy et un contrôle allemand. Par cette particularité géographique, la ville devient une plaque tournante pour les passeurs, comme en témoignent les nombreuses sources conservées au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.
Ce cliché légendé « cortège de la population, enterrement du résistant Paul Koepfler », provient du don de Madame Guillot, vivant à Poligny au moment des faits. Paul Koepfler était un jeune résistant, connu comme informateur de la Résistance, et l'un des passeurs les plus aguerris du secteur. Il est arrêté une première fois, le 3 avril 1941, mais il parvient à s'échapper après une tentative de suicide ratée. Reprenant ses activités, il est trahi par un proche, et abattu par deux soldats allemands en pleine ville devant l'hôtel de ville de Poligny, le 31 mars 1943.
Qu'est-ce que la photographie, elle montre ?
La photographie est prise le 3 avril 1943, probablement depuis une fenêtre de la maison de Madame Guillot, située dans la Grande Rue de Poligny. Elle montre un cortège funéraire des obsèques du résistant. En chemin vers le cimetière de Poligny, on peut y observer des milliers de Polinois venus lui rendre hommage. A l'arrière-plan, au croisement d'une rue, on peut distinguer également un petit groupe de personnes, malheureusement non identifiables.
Qu'est-ce que cette scène nous apporte ?
Cette scène apparaît comme profondément humaine et émouvante. Hommes, femmes et enfants se rassemblent pour honorer un résistant qui aurait vraisemblablement aidé plus de 20 000 personnes à franchir la ligne de démarcation. Ce cliché montre clairement une forme de résistance, le défilé d'une foule dans la rue est un geste fort dans un contexte où les rassemblements sont interdits. De plus, cette photo est prise avec de nombreux risques et elle constitue une mémoire qui échappe à la censure allemande. Ici, rendre hommage à un résistant revient déjà à manifester son opposition à l'occupation. Ce cortège peut donc être vu comme une forme de provocation face à un pouvoir qui cherche à contrôler la population d'une main de fer. Cette image est précieuse car elle permet de voir comment les habitants peuvent s'organiser, réagir et exprimer leur soutien dans un contexte de forte répression.
Cette photographie est prise à Poligny le 3 avril 1943 le jour des obsèques du résistant Paul Koepfler. Poligny dans le Jura constitue un cas intéressant car situé en zone dite libre depuis l’application du découpage de la France par les Allemands en juin 1940 et frontalière de la ligne de démarcation. La ville est, par sa nature géographique, une plaque tournante pour les passeurs, comme peuvent le prouver de nombreux témoignages présents au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.
Légendé « Cortège de la population, enterrement du résistant Paul Koepfler », ce cliché provient de Madame Guillot, vivant à Poligny au moment des événements. Paul Koepfler (1921-1943) est un jeune résistant d’origine de Belfort, connu pour être un informateur et l’un des passeurs plus aguerris entre la zone occupée et la zone libre. Dénoncé, il est arrêté une première fois le 3 mars 1941 près d’Arbois, mais réussit à s’enfuir après une tentative de suicide ratée. Il reprend son activité dans la Résistance à l’automne 1941, mais est trahi par un proche et est abattu par deux soldats allemands le 31 mars 1943.
La photographie est prise très probablement depuis la fenêtre de la maison du photographe dans la Grande Rue de Poligny, au moment des obsèques de Paul Koepfler le 3 avril 1943. On peut apercevoir le cortège funéraire qui marche très solennellement en direction du cimetière.
Cette photographie à caractère privé montre une forme de soutien à la dissidence de la part d’une foule d’individus, ce qui est important pour saisir de manière historienne comment les Français pouvaient percevoir la Résistance. Rien qu’en défilant dans la rue, cette foule prend des risques, car depuis l’invasion de la zone Sud le 11 novembre 1942, les Allemands peuvent exercer leur répression sur l’entièreté du territoire et sur toute sa population. Toute protestation vis-à-vis de l’Occupation ou des violences subies par les Résistants devient un acte oppositionnel. Rendre hommage à un résistant devient une forme de provocation vis-à-vis des Allemands.
De nos jours, on peut voir cet évènement comme une manifestation profondément humaine et émouvante. Ces hommes, ces femmes et ces enfants se rassemblent pour rendre hommage à un homme qui a cherché à résister à l'Occupant et qui a pu aider plus de 20 000 personnes à traverser la ligne de démarcation, les sauvant pour la majorité de l’arrestation et de la mort. Il est évidemment important de mettre en avant le fait que cette photographie en elle-même est un acte de résistance, car elle montre une population qui brave les interdits allemands.
GRENARD, Fabrice, Le choix de la résistance. Histoires d’hommes et de femmes (1940-1944), Paris, PUF, 2021
Sabotage ferroviaire, des activités de résistance de Raymond Fischer, 1er août 1943
Photographe : Alice Fischer
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon 2022.16.54.04/photo n°7
Sabotage d'un hangar, des activités de résistance de Raymond Fischer, DATE ?????
Photographe : Alice Fischer
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon 2022.16.54.04
Ces photographient appartiennent à une série de photographies prises par Alice Fischer, qui documente les activités de Résistance de son frère, Raymond Fischer. Les deux clichés montrent un hangar en feu et d’un train déraillé. Raymond Fischer, est né le 26 mars 1924 à Nancy. Il réside au début des années 1940 à Montbéliard, où il exerce la profession de photographe. Il fuit en 1943 le Service de travail obligatoire et rejoint le maquis d’Ecot commandé par le commandant Joly, où se regroupent à partir du début de 1944 les résistants de la région de Montbéliard. Sa sœur l’accompagne afin de photographier ses activités de Résistance.
Raymond Fischer est arrêté le 15 février 1944 à Montbéliard par le Sipo-SD, puis conduit à la prison de la Butte de Besançon. Jugé par le tribunal militaire allemand à Besançon (FK 560) le 30 mai 1944, il est condamné à mort pour appartenance à une organisation clandestine et détention d’armes. Il est fusillé au petit matin du 1ᵉʳ juin 1944 à la citadelle de Besançon.
Cette série photographique montre un sabotage ferroviaire, ainsi qu’un incendie volontaire ou une explosion dans un hangar probablement exploité par l’occupant allemand. Ces clichés, pris lors des faits ou juste après, s’inscrivent dans un objectif de témoignage et de documentation. Ce genre de témoignage direct est rare et extrêmement dangereux de la part d’Alice Fischer. Il faut rappeler que l’occupant allemand interdit de prendre des photographies à l’extérieur sans avoir une autorisation officielle. Ainsi l’acte en lui-même de documenter de telles actions de la Résistance revient à s’inscrire soi-même dans la Résistance à l’Occupation allemande.
Enterrement des Bisontins victimes des bombardements britanniques à Besançon, 18 juillet 1943
Photographe : Marie-Louise Charmet
Photo : 6 x 9 cm
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon 2010.1467.90
Quel est le contexte de cette photographie ?
Cette photographie est prise le 18 juillet 1943 par Marie-Louise Charmet à l'hôpital Saint-Jacques de Besançon à l'occasion des obsèques des victimes du bombardement de la nuit du 15 au 16 juillet 1943.
Marie-Louise Charmet habite à Besançon au moment du bombardement de 1943. Elle photographie la vie quotidienne des Bisontins durant l'Occupation. Ces photographies, privées et clandestines, ont pour objectif d'être des souvenirs personnels.
La photographie est prise devant l'hôpital rue de l'Orme de Chamars. Le bombardement du mois de juillet 1943 est le seul bombardement que Besançon ait connu pendant la guerre. L'objectif de ce bombardement n'est pas clair, mais il semble qu'à l'origine, les avions britanniques étaient venus s'attaquer aux usines de Sochaux. L'objectif du bombardement était alors les usines Peugeot, dont la production était envoyée en Allemagne pour servir à l'effort de guerre. Il semble qu'une erreur de localisation ait poussé un petit nombre d'avions au-dessus de Besançon et que la gare fut bombardée par erreur. Les aviateurs anglais ont alors largué une trentaine de bombes sur les quartiers de la Viotte, de Battant et des Chaprais. Selon l'historienne Anne-Laure Charles, le bombardement aurait tué près de 110 personnes et blessé 150 autres. De plus, 100 à 200 familles sont sinistrées et doivent être relogées.
Qu'est-ce que la photographie montre ?
La photographie est prise au moment des obsèques et le photographe semble se trouver en hauteur. Au premier plan, nous voyons un groupe de personnes venues rendre hommage aux victimes. Au second plan se trouve l'hôpital, bâtiment emblématique de la ville, fondé à la fin du XIIe siècle. Il renforce le symbole de souffrance et de charité que la photographie transmet. On distingue une foule de personnes à l'intérieur de la cour de l'hôpital. Cette foule est importante et composée de femmes, d'hommes et d'enfants. Cette photographie illustre le choc des habitants de Besançon et la souffrance de plusieurs familles.
Que peut-on dire aujourd'hui à propos de cette photographie ?
La photographie de Marie-Louise Charmet est clandestine. Ce n'est pas un document de propagande mis en scène, mais un instant de vie des habitants de Besançon. On ne distingue pas de soldats allemands sur la photographie. Aucun élément ne prouve sur la photographie que la France est occupée, ni que Besançon se trouve en « zone interdite ». La photographie est prise clandestinement, car la photographie en extérieur est interdite depuis le 16 septembre 1940 dans toute la France.
Conservées au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, les photographies de Marie-Louise Charmet ont été prises pendant la Seconde Guerre mondiale et conservées dans une boîte à chaussures jusqu'à ce que le fils de cette dernière décide de faire don en 2010 du contenu de la boîte au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.
La photographie est prise le 18 juillet 1943 par Marie-Louise Charmet, devant l’hôpital Saint Jacques de Besançon, à l’occasion des obsèques des victimes du bombardement de la ville dans la nuit du 15 au 16 juillet par la Royal Air Force. La photographie fait partie d’une série de six photographies concernant ce bombardement de Besançon. Elle s’insère dans le fonds Charmet Gérard du musée de Besançon.
Lors des obsèques, l’archevêque de Besançon, Mgr. Dubourg, prononce une émouvante et brève allocution, reproduite dans la presse locale.
L’article de La République de l’Est se termine en évoquant une foule immense de milliers de personnes venues rendre hommage aux « victimes de la cruauté des hommes ». Le journal semble accuser les Alliés qui sont les auteurs de ladite cruauté. Il faut se rappeler le contexte de double censure – de l’Occupant et de l’État français – qui pèse alors sur les journaux.
Au second plan se trouve l’hôpital, bâtiment emblématique de la ville fondé à la fin du XIIe siècle. Il renforce la symbolique de lieu de souffrance mais aussi de charité. Cette photographie de Marie-Louise Charmet est en revanche clandestine. Elle offre un autre point de vue sur la scène, en dehors du système de sens produit par la propagande allemande ou par le régime de Vichy. La photographe montre uniquement les Bisontins. Nous ne voyons pas de soldat allemand. Marie-Louise Charmet souhaitait sans doute garder un souvenir personnel de ces obsèques, puisqu’il semble peu probable que sa photographie ait circulé.
- FOHLEN, Claude (dir.), Histoire de Besançon, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1964
- CHARLES, Anne-Laure Charles, Besançon à travers la Seconde Guerre mondiale. Regards croisés franco allemands sur une ville de la zone interdite (1934-1948), thèse d’histoire contemporaine dirigée par Paul Dietschy, Besançon, Université de Bourgogne Franche-Comté, 2021, 1205 pages
Source primaire : La République de l’Est