Libération

Le 6 juin 1944, le Débarquement des forces alliées marque le début de la libération du territoire métropolitain. Il est suivi le 15 août du Débarquement en Provence. Pour la France Libre, c'est une étape cruciale pour retrouver une place politique aux côtés des vainqueurs.

La couverture photographique des combats de la Libération doit montrer la participation militaire française aux opérations militaires, le retour de la République après la libération de Paris en août 1944 et la légitimité du gouvernement provisoire de la République dirigé par le général de Gaulle.

Les clichés de prisonniers de guerre allemands servent de trophées, dans un jeu de miroir inversé par rapport aux clichés pris par la propagande allemande de prisonniers français en 1940. Certains sujets tabous sont néanmoins passés sous silence ou minorés dans les clichés.

À Besançon, les soldats de la Libération arrivent par le Sud avec les troupes débarquées en Provence. Il s’agit de troupes essentiellement américaines d’environ 17 000 soldats. Remontant depuis Avanne et Beurre, les combats pour libérer Besançon débutent le 4 septembre 1944 et se poursuivent jusqu’à la Libération complète de la ville le 8 septembre.

Les combats des Alliés contre les Allemands continuent dans le reste de la « zone interdite ». La libération de Belfort n’a lieu que le 20 novembre 1944.

Les cérémonies de la victoire de l’automne 1944 ne doivent pas masquer le fait que la guerre n’est pas encore terminée. Les Alliés ne franchissent le Rhin qu’au début 1945. Les poches de l’Atlantique sont encore contrôlées par les Allemands. La Seconde Guerre mondiale prend fin en Europe le 8 mai 1945 avec la capitulation allemande.

  • GUIRAUD, Elodie, Images d’armées : Un siècle de cinéma et de photographie militaire 1915-2015, Paris, CNRS Editions, 2015
  • MIOT, Claire, Le débarquement de Provence. Août 1944, Paris, Passés composés / ministère de la Défense, 2024
  • WIEVIORKA, Olivier, Histoire du Débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (1941-1944), Paris, Seuil / ministère de la Défense, 2014
Ces photographies proviennent des services américains (Signal Corps) et de la France libre (SCA). Cette couverture médiatique a une ambition documentaire et politique afin de construire un récit visuel très contrôlé de la Libération. Les photographes prennent déjà de grands risques en général mais il est difficile de couvrir une bataille en temps réel, ce qui explique la rareté des clichés de combats
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Même dans le cadre de la Libération de la France, la photographie est un acte politique réfléchi. Elle doit servir un récit officiel et bientôt mémoriel. On peut observer que les clichés pris par les Français et les Américains écartent la violence brute des combats et passent sous silence les scènes d’épuration sauvage et les
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Défilé du général de Gaulle à Besançon

Premier voyage de de Gaulle et défilé du Général à Besançon, 23 septembre 1944
Photographes : Raoul Jean et Baptiste Vignal
Photo : 24 x 36 cm
ECPAD, TERRE-281-6565

Cette photographie prise en format paysage documente le premier voyage de de Gaulle à Besançon le 23 septembre 1944. Elle montre le défilé rue de la Préfecture avec au centre le général et un cadrage en contre-plongée mettant en valeur sa taille au milieu de la foule présente. Sur sa gauche, on reconnaît Louis Charles Maître, maire de Besançon et président du comité local de libération. De Gaulle est également accompagné de Jean Mairay, commissaire de la République. Ce cliché appartient à un reportage de huit photographies.

Dans le cadre de ses déplacements en France libérée entamés le 14 septembre 1944 dans tout le pays en tant que chef du gouvernement provisoire, le général de Gaulle effectue trois voyages à Besançon, respectivement les 23 septembre, 21 octobre et 13 novembre 1944 (pour ce dernier déplacement, il est accompagné de Churchill et du général de Lattre de Tassigny).

Le cliché vise à asseoir la légitimité et la présence du nouveau chef de l’Etat après la fin du régime de Vichy. La photographie véhicule aussi un message d’apaisement. La mise en évidence au premier plan d’un soldat armé démontre la volonté de rassurer et de protéger. Cette mise en scène fait partie d’un souci plus large du Général d’imposer son autorité de chef du gouvernement provisoire de la France alors que la Seconde Guerre mondiale n’est pas achevée.

  • CHARLES, Anne-Laure, « Besançon sous l’Occupation : le poids de la zone réservée », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2022, 286(2), p. 27-39
Commentaire de la photo préparé par Ezéchiel Heymann, étudiant du master histoire, civilisation, patrimoine
  • fas fa-photo-film
Entretien avec Geoffrey Koenig, docteur en histoire et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale

Dans le cadre de ses recherches, Geoffrey Koenig s’intéresse à la photographie dans les combats de 1944 sur le front Ouest et compare les clichés produits par les armées allemande, française et américaine.

Entretien réalisé par Paul-Emile Bodoignet et Timéo Gallardo, étudiants du master histoire, civilisation, patrimoine

fas fa-book-open

KOENIG Geoffrey, « L’armée tiendra jusqu’au dernier ». L’armée allemande dans la poche de Colmar, Paris, L’Harmattan, 2020

Bien que les reporters militaires accompagnent l’armée en campagne, ils sont rarement au contact direct de l’ennemi. En règle générale, ces reporters effectuent leurs missions dans la profondeur du front : à quelques kilomètres derrière la ligne de contact, là où l’on réalise des opérations du génie, où la logistique s’active, où l’on soigne les blessés.

Il peut arriver que des photographes s’approchent davantage et il existe bien entendu de véritables images des combats, mais elles sont rares, souvent floues et mal cadrées. Bref, ce n’est pas la majorité des clichés disponibles aux archives, ni ce que les reporters souhaitent montrer en priorité.

Soldats français tirant avec un canon

Soldats français tirant avec un canon 57 mm sur la citadelle, dernière poche de résistance allemande, 20 novembre 1944
Photographe : Sergent Harris (163th Signal Corps Photo)
Photo : 4 x 5 cm
Belfort U.S. National.Archives and Records : Signal Corps 111-SC-197083_001

Le 19 novembre 1944, la 1ère armée, placée sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, engage son offensive sur Belfort depuis Essert, Cravanche et le Fort du Salbert. Des affrontements intenses se déroulent au sein de la ville durant trois jours. Les premières unités accèdent au centre-ville au cours de la journée du 20 novembre, les Allemands ont fait sauter plusieurs ponts de la ville afin de freiner l'avancée des troupes. Le 21 novembre, la citadelle est prise et les allemands entament leur retraite vers le Rhin.

La photo est prise le 20 novembre 1944 à Belfort par le sergent Harris (163th Signal Corps Photo) posté derrière un bâtiment dans le faubourg de Montbéliard, à côté de l’actuel théâtre Granit. Le photographe se met à découvert afin de voir la citadelle Vauban. Au premier plan, on peut observer une pièce d’artillerie avec six soldats français. Deux soldats sont en train de recharger le canon d’où s'échappe la fumée. En arrière-plan, on aperçoit la citadelle d’où de la fumée blanche est observable là où les Français ont tiré.

Cette photo est l’une des rares prises au cœur de la bataille. Le photographe a ainsi encouru des risques considérables, alors que la présence de tireurs allemands sur la citadelle est établie.

Ce cliché fournit d’une part une documentation et un témoignage sur les combats menés pour la libération de la ville. D’autre part, il veut illustrer la bravoure ainsi que le courage des soldats français. Il s’agit de fournir des preuves visuelles de la contribution française à la libération du pays et à sa participation à la victoire afin de renforcer la légitimité de la France à siéger elle aussi à la table des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et à restaurer son honneur sali par Pétain et le régime de Vichy.

Des résistants FFI échangent leurs tenues avec celles de tirailleurs sénégalais

Des résistants FFI échangent leurs uniformes avec ceux de tirailleurs sénégalais, « Blanchiment des troupes », 1er octobre 1944
Photographe : Jacques Belin (SCA)
Photo : 9 x 12 cm
ECPAD, TERRE 293-6981

Cette photo date du 1er octobre 1944 lors de la campagne de la Trouée de Belfort (1er-18 octobre 1944). Elle a été prise par Jacques Belin (1910-1974), un membre du service cinématographique de l’armée (SCA) de la France libre en Franche Comté, sans doute à Hérimoncourt. La photographie montre l’intégration dans l’armée française de résistants des Forces françaises de l’Intérieur (FFI), qui échangent leurs vêtements civils avec les uniformes des tirailleurs sénégalais de la 9e Division d’Infanterie Coloniale dans une opération de « blanchiment des troupes ».

Au premier plan, le cliché montre trois tirailleurs sénégalais. Derrière eux, le sol boueux est recouvert de paquetages et de vêtements, comme des ceintures, des chemises ou des vestes. Au milieu de l’image, on voit un tirailleur sénégalais, qui a déjà procédé à l’échange de vêtements civils. Un peu plus en arrière, deux résistants des FFI ayant déjà revêtu un uniforme discutent. Derrière eux sont assis sur des paquetages et des sacs cinq membres des FFI, tous encore habillés en civil. Un dernier tirailleur sénégalais est assis dans le coin gauche de l’image. L’ambiance générale de la photo semble apaisée et chaleureuse.

Dans la 1ère armée française, 50 % de militaires de carrière ou volontaires « indigènes », originaires d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, et d’Afrique orientale et équatoriale française, prennent part aux combats. Ils sont intégrés, pour la plupart, à la 9e Division d’Infanterie Coloniale, créée en juillet 1943 et commandée par le général Magnan. Parmi eux, sont intégrés à la 9e DIC les « tirailleurs sénégalais », appellation qui masque le fait qu’ils viennent pour la plupart du Soudan (Haut-Sénégal et Niger) et de la Haute Volta.

Le 7 septembre 1944, l’idée d’un retrait de ces soldats coloniaux et d’une relève par les FFI est évoquée par l’état-major français, qui envisage leur remplacement par des « engagés volontaires » blancs. Deux bureaux de recrutement sont créés en septembre 1944 au sein de la 1ère Division de Marche d’Infanterie, conduisant au retrait de 4 000 tirailleurs sénégalais le 8 octobre. Selon l’état-major, entre 10 000 et 15 000 tirailleurs sont remplacés au sein de la 1ère DMI et de la 9e DIC à l’automne 1944. 250 combattants « sénégalais » restent toutefois dans le 431e bataillon médical en novembre.

Ce processus de « blanchiment des armées » peut paraître étonnant quand on connaît la dureté des combats des Vosges et la volonté de de Gaulle de faire combattre le maximum d’hommes. Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer ce choix. La première est le froid. Selon les officiers, les soldats subsahariens ne seraient pas adaptés aux températures basses. Mais cette raison est en réalité secondaire. On constate en effet que les soldats marocains n’ont pas été écartés. La deuxième raison viendrait d’un manque de confiance des officiers envers les troupes coloniales, qui ont la réputation d’être instables et violentes. Enfin, l’autorité militaire craint aussi qu’un rapprochement entre les soldats africains et les populations de la métropole n’alimente les volontés d’égalité et d’indépendance des colonisés. En réalité, la principale raison du « blanchiment » viendrait de la nécessité politique d’amalgamer et d’intégrer les FFI à la 1ère Armée à partir d’août 1944.

La principale interrogation que l’on peut se faire en examinant la photo vient de l’ambiance globale de la photo. Tout paraît détendu, les soldats sourient et discutent ensemble. Pourtant, le processus de « blanchiment » ne s’est pas fait sans mal. Par la suite, la participation des soldats coloniaux dans la Libération de la France a été occultée au bénéfice des FFI dans la mémoire collective. La photographie est une source intéressante qui permet ici de retrouver l’histoire par-delà le processus mémoriel sélectif.

  • AUBAGNAC, Gilles, « Le retrait des troupes noires de la première armée à l’automne de 1944 », Revue historique des Armées, 191, Numéro, 1993, p.34-46
  •  JOURNOUD, Pierre, « De la contribution des colonisés à l’effort de guerre métropolitain à la répression brutale des insurrections anticoloniales par la métropole 1940-1945 », in DREVILLON, Hervé et WIEVIORKA, Olivier (dir.), Histoire militaire de la France II. De 1870 à nos jours, Paris, Perrin, « Hors collection », 2018, p.485-503
Commentaire préparé par Ismael Niame, étudiant du master histoire, civilisation, patrimoine
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Winston Churchill, le général de Gaulle et le général de Lattre de Tassigny en gare de Besançon rendant les honneurs, 13 novembre 1944
Photographe inconnu, photo 9 x 12 cm
ECPAD, TERRE 314-7511 / TERRE 314-7509

Cette photographie, d’un auteur inconnu, a été prise le 13 novembre 1944. Besançon est a été libérée le 8 septembre 1944 ; toutefois, la libération de l’ensemble de la Franche-Comté demande encore plusieurs mois, grâce notamment aux offensives du général de Lattre de Tassigny.

C’est dans ce contexte de reconquête que s’inscrit la photographie. Issue d’un reportage comprenant seize clichés, la visite conjointe des deux dignitaires français et britannique constitue un moment hautement symbolique. La présence de Churchill n’a rien d’anecdotique : le 11 novembre 1944, soit deux jours avant la prise de cette photographie, le Premier ministre britannique défile sur les Champs Élysées. C’est alors la première fois depuis 1940 qu’un dirigeant étranger de ce rang se rend dans une France libérée, ce qui renforce encore la portée politique et diplomatique de sa venue à Besançon. La photographie possède une double portée symbolique. Réalisée un mois après la libération de Besançon, cette visite renforce à la fois la stature de de Gaulle et celle de Churchill. Elle incarne l’alliance franco britannique et évoque plusieurs épisodes marquants de la guerre. À travers le prisme de ce reportage, on comprend également que de Gaulle veut féliciter de Lattre de Tassigny.

Winston Churchill, le général de Gaulle et le général de Lattre de Tassigny rendent les honneurs

Le cadrage met clairement en valeur les trois personnages avec au centre de Gaulle, imposant avec son mètre quatre vingt treize, à sa droite Churchill en uniforme militaire, et à sa gauche, le général de Lattre de Tassigny. Cette composition constitue un symbole fort de victoire et de l’unité autour de la libération de Besançon. Un autre élément important est le regard de de Gaulle, qui exprime à la fois la fierté et la victoire : une victoire alliée, certes, mais aussi une victoire spécifiquement française, qui renforce son image de chef combattant et de figure politique incontournable de la Libération. Son attitude droite et sa position centrale dans le cadrage contribuent à cette mise en scène de l’autorité retrouvée. Churchill, à ses côtés, incarne la puissance britannique et la solidarité alliée, tandis que le général de Lattre de Tassigny celle de la réussite militaire française sur le terrain. Cette photographie revêt une dimension de propagande. La présence de Churchill témoigne du soutien britannique à l’armée française et contribue à présenter la France comme un allié majeur au sein du camp victorieux.

Cette mise en scène trouve un écho direct dans les médias locaux : prise par le Service cinématographique de l’Armée, la photographie a pour objectif de fournir aux journaux des images « clés en main ». C’est ainsi que L’Est Républicain diffuse ce cliché pour illustrer, dans son édition du 15 novembre 1944, l’article consacré à la visite de de Gaulle à Besançon en titrant « M. Churchill inspecte les troupes du général Delattre de Tassigny ».

  • GUIRAUD, Elodie, Images d’armées : Un siècle de cinéma et de photographie militaire 1915-2015, Paris, CNRS Editions, 2015
  • L’Est Républicain : quotidien régional, Gallica, 15 novembre 1944
Commentaire préparé par Thomas Brun, étudiant du master histoire, civilisation, patrimoine
  • fas fa-photo-film
Colonne de prisonniers allemands escortée par des soldats français et un char

Colonne de prisonniers allemands escortée par des soldats français et un char, 17 novembre 1944
Photographe : Robert Moisy (SCA)
Photo : 6 x 6 cm
ECPAD, TERRE 329-7903

Sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, la 1ère armée française est directement associée à la libération de l’Alsace aux côtés des forces américaines ; elle est chargée d’effectuer une rupture des lignes allemandes sur le Doubs afin de pénétrer dans la plaine d’Alsace par la trouée de Belfort. Du 14 au 17 novembre 1944, les journées sont marquées par la rupture de la position avancée allemande en direction d’Héricourt et du Mont-Bart avec des éléments de la 2e Division d’infanterie marocaine. Une patrouille de tirailleurs marocains est photographiée lors de son avancée en première ligne dans le secteur du bois d’Arcey et d’Héricourt. Lors de la prise du village d’Héricourt par le 8e Régiment de tirailleurs marocains le 17 novembre, de nombreux prisonniers allemands sont faits.

Cette photographie, qui fait partie d’un reportage de plusieurs clichés, montre un transport de prisonniers allemands du front vers l’arrière. On voit au premier plan un char d’assaut léger en fonctionnement et dos à la caméra. À son sommet, un opérateur est prêt à tirer avec une mitrailleuse. Au second plan, des colonnes de prisonniers de guerre allemands, les mains sur la tête, marchent dos au spectateur. En arrière-plan, plusieurs soldats français les encadrent. Ce cliché, pris légèrement en contre-plongée, donne de l’importance au char français et à son équipage. Il est choisi de manière à agrandir les soldats alliés et à rendre minuscules les prisonniers.

Cette photographie répond à plusieurs objectifs : d’abord, mettre en valeur les Alliés comme vainqueurs, ensuite montrer le respect des lois de la guerre pour le traitement des prisonniers, enfin servir de trophée de guerre avec la capture des soldats ennemis.