Photographier la « zone interdite » (1940-1944)

L’histoire avec et par-delà les clichés

La « zone interdite » du Nord-Est de la France a-t-elle donné lieu à des expériences spécifiques de l’Occupation allemande de 1940 à 1944 ? Séparé du reste de la zone occupée par une ligne allant de la Somme à la frontière suisse, ce territoire, qui était devenu frontalier du Reich après les annexions de fait de l’Alsace-Moselle à l’été 1940, donna lieu à des projections côté allemand en partie secrètes, et à des peurs d’annexion et de germanisation côté français. Au quotidien, cette frontière intérieure délimita un territoire associé à de nombreuses interdictions pour ses habitants.

Les photographies d’époque, d’origines variées – allemandes et françaises, de propagande et clandestines – permettent de réfléchir à ce que signifia vivre en « zone interdite » durant l’Occupation. Cette exposition résulte d’un projet à la fois scientifique et pédagogique qui considère les photographies comme des sources à part entière permettant de croiser et d’interroger les représentations et les réalités de la « zone interdite » pour faire son histoire. Cette exposition, fruit d’un travail collectif mené avec des étudiants, des chercheurs et des professionnels de la conservation, s’inscrit dans le renouvellement historiographique des « zones interdites » en France sous l’Occupation.

Soldats allemands à la Citadelle de Besançon 1940, Musée de la résistance et de la déportation de Besançon

Exposition préparée par les étudiants du master Histoire sociétés civilisations de l’Université Marie & Louis Pasteur à Besançon, sous la direction scientifique de Marie-Bénédicte Vincent 

Projet porté par la Maison des sciences humaines et environnementales Nicolas Ledoux, en partenariat avec le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, l’Etablissement de communication et de production audio-visuelle de la Défense et les Archives fédérales allemandes.

Marie-Bénédicte Vincent (UMLP)

Les thématiques de l'exposition

Vivre sous l'occupation

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Répression

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Résistance

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Libération

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Le contexte historique

Délimitation de la zone occupée, septembre 1942, Archives diocésaines d'Amiens, DA 2111/5

L’armistice du 22 juin 1940 signe le début de l’occupation militaire de la France par l’Allemagne. Plusieurs lignes sont tracées à l’intérieur du pays. Outre la ligne de démarcation entre les zones occupée et non occupée qui devient effective le 25 juin 1940, la ligne du Nord-Est allant de la Somme à la frontière suisse délimite, au sein de la zone occupée, un espace où s’appliquent des interdictions spécifiques sur les circulations de personnes, de biens et du courrier avec l’extérieur. Les populations ayant fui n’ont pas le droit d’y revenir.

Certaines contraintes sont assouplies en décembre 1941, d’autres perdurent au moins jusqu’en 1943. La libération ne survient qu’à partir de septembre 1944.

La chronologie de l’Occupation en « zone interdite » est caractérisée par certains décalages par rapport au reste de la France occupée.

1er septembre 1939

Invasion de la Pologne et
début Seconde Guerre mondiale

1er septembre 1939

3 septembre 1939

Déclaration de guerre de la France et de la Grande-Bretagne à l’Allemagne

10 mai 1940

Début de l’offensive allemande à l’Ouest. Les autorités françaises ordonnent l’évacuation totale des communes proches de la frontière belge

10 mai 1940

14 juin 1940

Mémorandum sur la zone interdite du Nord-Est rédigé par Wilhelm Stuckart et adressé à Hitler

22 juin 1940

Signature de l’armistice entre la France et l’Allemagne à Rethondes

22 juin 1940

Fin juin 1940

Installation de l’administration militaire allemande en France (Militärbefehlshaber in Frankreich, MBF) basé à Paris et création des Feldkommandanturen (FK) dans toute la France occupée, dont à Besançon (FK 560)

7 juillet 1940

Fermeture par le MBF de l’entrée dans les « zones interdites » du Nord et du Nord-Est. 250 000 réfugiés ayant fui ne peuvent pas y retourner

7 juillet 1940

10 juillet 1940

Vote des pleins pouvoirs à Pétain, début de l’Etat français installé à Vichy

16 septembre 1940

Ordonnance allemande interdisant la photographie en extérieur dans la « zone interdite »

16 septembre 1940

Juin 1941

Assouplissement de la ligne du Nord-Est pour la circulation marchande

22 juin 1941

Début de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne

22 juin 1941

Décembre 1941

Assouplissement de la surveillance de la ligne Nord-Est : délivrance plus facile de laissez-passer mais maintien des points de passage officiels

11 novembre 1942

Invasion allemande de la zone libre. La ligne de démarcation n’a plus de fonction militaire mais les passages restent contrôlés par l’occupant

11 novembre 1942

22 février 1943

Suppression des laisser-passer pour entrer en « zone interdite », mais maintien des contrôles sur la ligne

6 juin 1944

Débarquement en Normandie

6 juin 1944

15 août 1944

Débarquement en Provence

8 septembre 1944

Libération de Besançon

8 septembre 1944

8 mai 1945

Fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe

Les Allemands en « zone interdite »

Dans la lancée de l’offensive allemande à l’Ouest le 10 mai 1940, le corps des blindés de la Wehrmacht a pris possession du Nord-Est de la France entre fin mai et la première quinzaine de juin. Le général Guderian est arrivé à Besançon le 17 juin 1940, trois jours après l’entrée des Allemands dans Paris déclarée ville ouverte.

Parallèlement à la conquête militaire foudroyante, des projections nazies sur la France du Nord-Est voient le jour avant même la signature de l’armistice, comme en témoigne le mémorandum Stuckart remis à Hitler le 14 juin 1940. C’est l’origine de la « zone interdite », qui n’est pourtant pas mentionnée comme telle lors de l’armistice signé le 22 juin 1940.

L’expression « zone interdite » est d’origine française. Elle est probablement née à l’été 1940 quand les Français ont produit les premières cartes de l’Occupation allemande et voulu représenter des espaces fermés au retour des populations.

Le mémorandum Stuckart

L’administration militaire allemande de la France est mise en place à Paris fin juin 1940 (Militärbefehlshaber in Frankreich, MBF) tandis que le Nord-Pas de Calais est administré par les Allemands depuis Bruxelles et constitue une autre « zone interdite ». Dans ces espaces fermés, auxquels s’ajoutent en 1941 les bandes côtières de la Manche et de l’Atlantique, le quotidien des Français est soumis à une législation allemande qui évolue. Elle est diffusée par des affiches, des journaux officiels édités par l’Occupant et la presse soumise à la censure.

En particulier, photographier n’est plus une activité libre en France occupée. Les clichés de cette époque nécessitent dès lors une analyse critique pour être exploités comme sources d’histoire : il faut se demander qui prend les photos, comment et dans quel but. Les représentations des « zones interdites » renseignent sur le statut de ces espaces.

L’administration militaire allemande en France occupée
Une législation spécifique en zone interdite

Mijoux, septembre 1942
photo sur papier, 7x11 cm
Archives fédérales allemandes : Bild 101I-364-2307-05A

La photographie est prise au nord de l’Ain dans le pays de Gex. Dans le village de Mijoux, situé le long de la ligne de démarcation et de la ligne dite du Nord-Est, est érigé l’un des nombreux points de passage entre les deux zones.

Cette photographie de propagande allemande matérialise la frontière interne limitant les Français dans leurs déplacements avec des conséquences immédiates sur leur quotidien. Résultant d’une mise en scène soignée, elle veut transmettre la représentation d’une occupation maîtrisée du territoire français par des militaires victorieux et à l’attitude « correcte » ne perturbant pas un paisible village français.

Pris en septembre 1942 avant l’invasion de la zone non occupée, ce cliché passe en réalité sous silence les violences de la répression allemande face aux très nombreux passages clandestins de la ligne. Ces franchissements illicites s’expliquent par la proximité avec la frontière suisse.

  • ALARY Eric, La ligne de démarcation (1940-1944), Paris, Perrin, « Tempus », 2010
  • DESPRAIRIES Cécile, Sous l’œil de l’Occupant. La France vue par l’Allemagne, 1940-1944, Paris, Armand Colin, 2010
  • EISMANN Gaël, Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée, Paris, Tallandier, 2013
  • SCHÖTTLER, Peter, « Un “plan général” pour l’Ouest. Le rapport secret de juin 1940 et le tracé de la frontière franco-allemande durant la Seconde Guerre mondiale », in Du Rhin à la Manche. Frontière et relation franco-allemandes au XXe siècle, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2017, p. 89-138
  • VINCENT, Marie-Bénédicte (dir.), Les “zones interdites” sous l’occupation allemande 1940-1945, Ceyzérieu, Champ Vallon, « Époques », 2026
  • VINCENT, Marie-Bénédicte (dir.), « La zone réservée des Allemands en France occupée », dossier dans Guerres mondiales et conflits contemporains, 2022/2, n° 286
  • WIEVIORKA, Olivier, Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale, Perrin, hors collection, Paris, 2025

Les sources photographiques

Soldat allemand à Besançon 1940 
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon : 2026.1689.02

Les troupes d’occupation allemandes sont loin d’être invisibles pour les Français de l’époque. Les photographies témoignent de cette présence quotidienne, notamment dans les villes sièges d’une FK comme Besançon (FK 560).

Cette photographie montre deux soldats allemands en uniforme appuyés sur la balustrade du quai de Strasbourg à Besançon et admirant la boucle du Doubs. On distingue, au loin, le quartier Battant reconnaissable par la présence du pont éponyme et de l’église Sainte-Madeleine.

La photo est certainement prise par un autre soldat. Les Allemands s’adonnent à une sorte de tourisme de guerre et profitent de leur affectation en France pour découvrir le pays et prendre du bon temps entre camarades.

Par leurs photographies privées, les soldats allemands développent un tourisme de guerre sur le modèle de la visite éclair effectuée
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Consultez la carte interactive « La France sous l'Occupation 1940-1945 - Les administrations allemandes et françaises » de l’Institut historique allemand à Paris.

La photographie comme arme de guerre

La photographie devient un enjeu militaire dès la Première Guerre mondiale.

Photographier est un acte de propagande permettant de diffuser un certain récit s’insérant dans une culture et une logique de guerre totale : la guerre se joue désormais aussi à l’arrière.

Pour analyser une photographie de guerre comme source, il convient de la restituer dans son contexte de production afin de mieux questionner ce document. Il faut identifier l'auteur et questionner les choix de cadrage et de mise en scène du photographe, car il est tout aussi important de commenter ce que montre la photographie que ce qu'elle ne montre pas.

 

La photographie de guerre est le résultat d'une évolution technique et d'une représentation du conflit. Dans les propagandes de guerre, les clichés véhiculent des messages politiques où chaque camp affirme une idéologie et la met en images parfois de manière caricaturale.

Photographies licites et illicites : quels fonds d’archives ?

Une double censure s’exerce sur les photographies prises en extérieur une « zone interdite », d’une part celle de l’Etat français, et de l’autre de l’Occupant. Les sources photographiques dont on dispose aujourd’hui pour documenter les expériences de l’Occupation sont de différentes provenances. On peut distinguer les clichés pris par des militaires de ceux des civils.

Les fonds de photographies militaires les plus volumineux sont produite par les « compagnies de propagande » (Propaganda Kompanien, PK), qui sont les unités de propagande de la Wehrmacht, auxquels s’ajoutent les photos privées prises par les soldats. Les fonds sont conservés aujourd’hui d’une part aux archives fédérales allemandes – à l’antenne des archives militaires de Fribourg-en-Brisgau –, et d’autre part à l’Etablissement de communication et production audio-visuelle de la défense (ECPAD) au Fort d’Ivry en France car les Alliés en Allemagne ont saisi et se sont partagés des photos à Berlin et Postdam après la capitulation allemande et les Français les ont acheminés en France. Pour la Libération du territoire (1944-1945), on dispose de photographies produites par les services dédiés des armées alliées. Beaucoup sont conservées à l’ECPAD ; d’autres, produites par le Signal Corps de l’armée américaine, sont conservées par la National Archives and Records Administration (NARA).

Il existe aussi des photographies prises par des civils français. Certaines ont été déposées dans des musées ou des archives publiques comme les Archives départementales de Belfort pour la « zone interdite ». D’autres ont été prises clandestinement. Le musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon conserve plusieurs documents de ce type et documentent des comportements oppositionnels, voire des activités de Résistance.

La Résistance, malgré son caractère clandestin, a produit elle aussi du contenu photographique, même si le volume est moins important que celui des
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Propaganda Kompanien
ECPAD
Signal Corps
Archives départementales du territoire de Belfort
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon
Entretien avec Aurélie Cousin, chargée des collections au musée de la Déportation et la Résistance de Besançon

Réalisé par Timéo Gallardo, filmé par Paul-Emile Bodoignet

Entretien avec Aude Seillan, directrice des Archives départementales de Belfort

Réalisé le 2 juin 2026 par Paul-Emile Bodoignet et Timéo Gallardo, étudiants du master histoire, civilisation, patrimoine

Les archives départementales sont une institution publique principalement chargée de la collecte d'archives publiques. Toutefois, elles peuvent aussi avoir vocation, puisque les archives sont de toutes sortes, à collecter des archives privées. Dans celles-ci peuvent se trouver des fonds iconographiques qui nous intéressent et qui présentent de nombreux enjeux.

Ce sont les conditions de la collecte – puisque l'un des principes fondateurs du classement des archives est l'unité du producteur et donc la notion d'unité du fonds – qui permettent de retracer l'histoire des documents de façon cohérente, en sachant qui a créé, qui est à l'origine du fonds ou comment il nous est parvenu. Une fois qu'on a ces éléments, la question principale est celle des droits patrimoniaux avec des contraintes à respecter : les droits qui protègent un fonds d’archives iconographiques, le code du patrimoine, et le code de la propriété intellectuelle. Il faut prendre en compte ces deux codes car ils protègent les droits des auteurs et leurs ayants droits.

Quand les fonds arrivent chez nous, notre objectif est de préserver la matérialité de l'objet (de permettre de conserver les documents dans des bonnes boîtes de conservation durablement) et cela passe particulièrement pour les fonds iconographiques par des classeurs et des pochettes en matériaux spécifiques qui à la fois facilitent la consultation et permettent la conservation. De plus, cela s’accompagne d’un travail d'analyse et de recherche très important pour documenter et comprendre les photographies afin de les présenter au mieux dans les inventaires.

Entretien avec Véronique Pontillon, chargée des actions scientifiques de l'Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD)

Réalisé le 3 juin 2026 par Paul-Emile Bodoignet et Timéo Gallardo

Les principales difficultés rencontrées par l’ECPAD dans la diffusion de ses archives tiennent au volume des fonds, à la diversité des supports, à l’état d’avancement de leur numérisation et à la complexité du cadre juridique. L’établissement doit rendre les images accessibles tout en respectant les droits des auteurs, des personnes représentées, les règles de réutilisation et, le cas échéant, les restrictions liées à la défense nationale.

Un autre enjeu essentiel est d’accompagner les usagers par une information claire, notamment lorsque certains documents ne sont pas disponibles en ligne, sont consultables uniquement sur place ou sont soumis à des conditions particulières de diffusion.

Entretien avec Florine Martet, collectionneuse

Réalisé par Timéo Gallardo, filmé par Paul-Emile Bodoignet

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