Photographier la « zone interdite » (1940-1944)
L’histoire avec et par-delà les clichés
La « zone interdite » du Nord-Est de la France a-t-elle donné lieu à des expériences spécifiques de l’Occupation allemande de 1940 à 1944 ? Séparé du reste de la zone occupée par une ligne allant de la Somme à la frontière suisse, ce territoire, qui était devenu frontalier du Reich après les annexions de fait de l’Alsace-Moselle à l’été 1940, donna lieu à des projections côté allemand en partie secrètes, et à des peurs d’annexion et de germanisation côté français. Au quotidien, cette frontière intérieure délimita un territoire associé à de nombreuses interdictions pour ses habitants.
Les photographies d’époque, d’origines variées – allemandes et françaises, de propagande et clandestines – permettent de réfléchir à ce que signifia vivre en « zone interdite » durant l’Occupation. Cette exposition résulte d’un projet à la fois scientifique et pédagogique qui considère les photographies comme des sources à part entière permettant de croiser et d’interroger les représentations et les réalités de la « zone interdite » pour faire son histoire. Cette exposition, fruit d’un travail collectif mené avec des étudiants, des chercheurs et des professionnels de la conservation, s’inscrit dans le renouvellement historiographique des « zones interdites » en France sous l’Occupation.
Soldats allemands à la Citadelle de Besançon 1940, Musée de la résistance et de la déportation de Besançon
Exposition préparée par les étudiants du master Histoire sociétés civilisations de l’Université Marie & Louis Pasteur à Besançon, sous la direction scientifique de Marie-Bénédicte Vincent
Projet porté par la Maison des sciences humaines et environnementales Nicolas Ledoux, en partenariat avec le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, l’Etablissement de communication et de production audio-visuelle de la Défense et les Archives fédérales allemandes.
Marie-Bénédicte Vincent (UMLP)
Le contexte historique
Délimitation de la zone occupée, septembre 1942, Archives diocésaines d'Amiens, DA 2111/5
L’armistice du 22 juin 1940 signe le début de l’occupation militaire de la France par l’Allemagne. Plusieurs lignes sont tracées à l’intérieur du pays. Outre la ligne de démarcation entre les zones occupée et non occupée qui devient effective le 25 juin 1940, la ligne du Nord-Est allant de la Somme à la frontière suisse délimite, au sein de la zone occupée, un espace où s’appliquent des interdictions spécifiques sur les circulations de personnes, de biens et du courrier avec l’extérieur. Les populations ayant fui n’ont pas le droit d’y revenir.
Certaines contraintes sont assouplies en décembre 1941, d’autres perdurent au moins jusqu’en 1943. La libération ne survient qu’à partir de septembre 1944.
La chronologie de l’Occupation en « zone interdite » est caractérisée par certains décalages par rapport au reste de la France occupée.
1er septembre 1939
début Seconde Guerre mondiale
1er septembre 1939
3 septembre 1939
10 mai 1940
10 mai 1940
14 juin 1940
22 juin 1940
22 juin 1940
Fin juin 1940
7 juillet 1940
7 juillet 1940
10 juillet 1940
16 septembre 1940
16 septembre 1940
Juin 1941
22 juin 1941
22 juin 1941
Décembre 1941
11 novembre 1942
11 novembre 1942
22 février 1943
6 juin 1944
6 juin 1944
15 août 1944
8 septembre 1944
8 septembre 1944
8 mai 1945
Les Allemands en « zone interdite »
Dans la lancée de l’offensive allemande à l’Ouest le 10 mai 1940, le corps des blindés de la Wehrmacht a pris possession du Nord-Est de la France entre fin mai et la première quinzaine de juin. Le général Guderian est arrivé à Besançon le 17 juin 1940, trois jours après l’entrée des Allemands dans Paris déclarée ville ouverte.
Parallèlement à la conquête militaire foudroyante, des projections nazies sur la France du Nord-Est voient le jour avant même la signature de l’armistice, comme en témoigne le mémorandum Stuckart remis à Hitler le 14 juin 1940. C’est l’origine de la « zone interdite », qui n’est pourtant pas mentionnée comme telle lors de l’armistice signé le 22 juin 1940.
L’expression « zone interdite » est d’origine française. Elle est probablement née à l’été 1940 quand les Français ont produit les premières cartes de l’Occupation allemande et voulu représenter des espaces fermés au retour des populations.
Le mémorandum Stuckart
En 1940, Hitler charge le haut fonctionnaire Wilhelm Stuckart (1902-1953) de rédiger un mémorandum sur l’établissement d’une zone tampon entre la France et le Reich. Rendu à Hitler le 14 juin 1940, donc avant l’armistice du 22 juin, ce travail trace et conceptualise une ligne Nord-Est allant de la Somme à la frontière suisse. Cette frontière est établie à partir des frontières que la France occupait en 1648 à la fin des Traités de Westphalie. Elle sépare du reste de la zone occupée une bande de territoires appartenant aux départements du Doubs, de la Haute-Saône, du Territoire de Belfort, des Vosges, de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et des morceaux de l’Ain, du Jura, de la Côte-d’Or, de la Haute-Marne, de la Marne, des Ardennes, de l’Aisne et de la Somme.
Stuckart se sert de théories nationalistes héritées du XIXe siècle pour légitimer la mainmise allemande sur un espace sans que l’objectif politique final (annexion ? colonisation ?) soit explicité.
Les résultats des recherches de Stuckart furent communiqués à un cercle restreint de dirigeants nazis autour d’Hitler (dont Heinrich Himmler, Hermann Goering, Rudolf Hess, Wilhelm Keitel, Joachim von Ribbentrop ou encore Robert Ley). En dehors de ces hauts dignitaires nazis, le mémorandum de Wilhelm Stuckart fut classé secret.
La projection associait une perspective d’installation de colons d’origine germanique comme les Tyroliens du Sud (population germanophone détachée de l’Autriche par le Traité de Saint-Germain en septembre 1919 et attribuée à l’Italie depuis cette date) et une dimension économique d’exploitation des terres agricoles pour le Reich. Seul ce second volet trouva une application principalement dans les Ardennes (avec la société Ostland).
Selon l’historien Johannes Grossmann, l’hésitation de Hitler était due à plusieurs facteurs : d’abord le Führer craignait que la mise en place de tels plans ne complique les négociations de paix avec la France. De plus, les opinions divergeaient au sein du parti nazi sur le sort de la France : en maintenant le secret autour du plan Stuckart, Hitler conservait une marge de manœuvre considérable. Enfin, il ne savait pas le 14 juin 1940 combien de temps il faudrait à ses troupes pour vaincre la France.
- GROSSMANN, « L'histoire inédite de l'invention de la "zone interdite". Antécédents, contextes et conséquences du tracé de la "ligne Nord-Est » in Marie-Bénédicte Vincent (dir.), Les "zones interdites" sous l'Occupation allemande, Ceysérieu, Champ Vallon, « Epoques », 2026, p. 17-36
- FRANCOIS Anne, MOYEN, Philippe, La WOL dans les Ardennes 1940-1944, Charleville-Mezières, Société d'histoire des Ardennes, 2023
- SCHÖTTLER, Peter, « Un "plan général" pour l’Ouest. Le rapport secret de juin 1940 et le tracé de la frontière franco-allemande durant la Seconde Guerre mondiale », in Du Rhin à la Manche. Frontière et relation franco-allemandes au XXe siècle, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2017, p. 89-138
L’administration militaire allemande de la France est mise en place à Paris fin juin 1940 (Militärbefehlshaber in Frankreich, MBF) tandis que le Nord-Pas de Calais est administré par les Allemands depuis Bruxelles et constitue une autre « zone interdite ». Dans ces espaces fermés, auxquels s’ajoutent en 1941 les bandes côtières de la Manche et de l’Atlantique, le quotidien des Français est soumis à une législation allemande qui évolue. Elle est diffusée par des affiches, des journaux officiels édités par l’Occupant et la presse soumise à la censure.
En particulier, photographier n’est plus une activité libre en France occupée. Les clichés de cette époque nécessitent dès lors une analyse critique pour être exploités comme sources d’histoire : il faut se demander qui prend les photos, comment et dans quel but. Les représentations des « zones interdites » renseignent sur le statut de ces espaces.
L’administration militaire allemande en France occupée
Le Militärbefehlshaber (MBF) ou commandement militaire, dont le siège est situé à Paris à l’Hôtel Majestic, est l’organisation administrative militaire allemande pour la zone occupée, puis à partir du 11 novembre 1942 pour tout le territoire français. Il est composé de plusieurs échelons territoriaux.
D’abord, on distingue cinq districts administratifs militaires (Militärverwaltungsbezirke, MVB), qui sont composés de plusieurs Feldkommandanturen (FK) basées dans chaque chef-lieu de département. Enfin, les Feldkommanturen sont elles-mêmes divisées en Kreiskommandanturen dans les sous-préfectures des départements occupés. La « zone interdite » se s’étend sur deux districts militaires, les districts A et C, et compte plusieurs dizaines de Feldkommandanturen ainsi qu’une vingtaine de Kreiskommandanturen.
Le MBF, étudié par l’historienne Gaël Eismann, a joué non seulement un rôle d’intermédiaire entre les troupes allemandes d’une part, les pouvoirs publics de l’Etat français et les populations occupées d’autre part, mais aussi des fonctions répressives. Il assure le contrôle et la surveillance de l’administration et de l’économie française ainsi que le maintien de l’ordre et de la sécurité. Ses services se superposent à l’administration française de l’Etat français afin de mieux contrôler le territoire.
Au cours de l’Occupation, le MBF est dirigé par plusieurs hauts-gradés allemands mais deux se distinguent particulièrement. Le premier est Otto von Stülpnagel qui dirige le MBF du 25 octobre 1940 au 16 février 1942. Il marque la population française pour avoir ordonné la mise à mort d’otages en représailles d’assassinats perpétrés contre des Allemands. Il est notamment responsable de la mort du résistant communiste Guy Môquet, fusillé le 22 octobre 1941. Son successeur et cousin, Carl-Heinrich von Stülpnagel, lui succède de février 1942 à juillet 1944. Il est connu pour avoir maintenu la politique de représailles contre la population civile, mais aussi pour son rôle dans l’attentat manqué du 20 juillet 1944 contre Adolf Hitler, qui lui vaut d'être démis de ses fonctions, jugé puis pendu.
- EISMANN, Gaël, « "Zone réservée" versus "zone interdite". Ambivalences de l'occupation militaire d'un territoire tributaire d'enjeux multiscalaires (1940-1942) » in Marie-Bénédicte Vincent (dir.), Les « zones interdites » sous l'Occupation allemande, Ceysérieu, Champ Vallon, « Epoques », 2026, p. 37-65
- EISMANN, Gaël, Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée, Paris, Tallandier, 2013
Une législation spécifique en « zone interdite »
Outre la législation allemande portant sur toute la zone occupée, la « zone interdite » a été sujette à une réglementation supplémentaire très sévère. Il s’agit d’un espace fermé à la circulation, les Allemands interdisant les entrées et les sorties de personnes et suspendant les trafics routier, fluvial, ferroviaire et postal le traversant. Cette situation affecte particulièrement les réfugiés ayant fui l’invasion lors de l’exode. Entre mai et juin 1940, un million de civils s’engagent sur les routes vers le Sud pour échapper aux combats. Le retour en « zone interdite » devient impossible, et seuls 400 000 individus parviennent à regagner leur domicile en 1941.
Dès septembre 1940, un laissez-passer est instauré pour entrer en « zone interdite », mais il est très difficile à obtenir de la part des autorités allemandes (c’est le MBF à Paris qui les délivre au début, puis les FK) et limité aux travailleurs frontaliers et privilégiés. Des points de contrôle sont instaurés le long de la ligne, surveillée à partir de février 1941 par des douaniers allemands. Des passages clandestins ont toutefois lieu dès septembre 1940 et certains ont pu regagner leur foyer par leurs propres moyens ou par l’intermédiaire de passeurs. Un assouplissement du contrôle a lieu à partir du 22 février 1943 mais la surveillance de la ligne se maintient.
La photographie n’échappe pas à cette surveillance. Les Allemands émettent le 16 septembre 1940, une ordonnance interdisant la photographie en plein air en zone occupée sous peine d’emprisonnement et même de mort. Cette ordonnance est modifiée par l’ordonnance du MBF du 18 décembre 1942, laquelle durcit les sanctions. Enfin, la loi du 5 novembre 1943 reprend l’intégralité des dispositions relatives à l’interdiction photographique jusqu’à la Libération. La propagande allemande a utilisé des milliers de clichés en revanche de cette période.
VINCENT, Marie-Bénédicte (dir.), Les « zones interdites » sous l'Occupation allemande, Ceysérieu, Champ Vallon, « Epoques », 2026
Mijoux, septembre 1942
photo sur papier, 7x11 cm
Archives fédérales allemandes : Bild 101I-364-2307-05A
La photographie est prise au nord de l’Ain dans le pays de Gex. Dans le village de Mijoux, situé le long de la ligne de démarcation et de la ligne dite du Nord-Est, est érigé l’un des nombreux points de passage entre les deux zones.
Cette photographie de propagande allemande matérialise la frontière interne limitant les Français dans leurs déplacements avec des conséquences immédiates sur leur quotidien. Résultant d’une mise en scène soignée, elle veut transmettre la représentation d’une occupation maîtrisée du territoire français par des militaires victorieux et à l’attitude « correcte » ne perturbant pas un paisible village français.
Pris en septembre 1942 avant l’invasion de la zone non occupée, ce cliché passe en réalité sous silence les violences de la répression allemande face aux très nombreux passages clandestins de la ligne. Ces franchissements illicites s’expliquent par la proximité avec la frontière suisse.
- ALARY Eric, La ligne de démarcation (1940-1944), Paris, Perrin, « Tempus », 2010
- DESPRAIRIES Cécile, Sous l’œil de l’Occupant. La France vue par l’Allemagne, 1940-1944, Paris, Armand Colin, 2010
- EISMANN Gaël, Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée, Paris, Tallandier, 2013
- SCHÖTTLER, Peter, « Un “plan général” pour l’Ouest. Le rapport secret de juin 1940 et le tracé de la frontière franco-allemande durant la Seconde Guerre mondiale », in Du Rhin à la Manche. Frontière et relation franco-allemandes au XXe siècle, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2017, p. 89-138
- VINCENT, Marie-Bénédicte (dir.), Les “zones interdites” sous l’occupation allemande 1940-1945, Ceyzérieu, Champ Vallon, « Époques », 2026
- VINCENT, Marie-Bénédicte (dir.), « La zone réservée des Allemands en France occupée », dossier dans Guerres mondiales et conflits contemporains, 2022/2, n° 286
- WIEVIORKA, Olivier, Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale, Perrin, hors collection, Paris, 2025
Les sources photographiques
Soldat allemand à Besançon 1940
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon : 2026.1689.02
Les troupes d’occupation allemandes sont loin d’être invisibles pour les Français de l’époque. Les photographies témoignent de cette présence quotidienne, notamment dans les villes sièges d’une FK comme Besançon (FK 560).
Cette photographie montre deux soldats allemands en uniforme appuyés sur la balustrade du quai de Strasbourg à Besançon et admirant la boucle du Doubs. On distingue, au loin, le quartier Battant reconnaissable par la présence du pont éponyme et de l’église Sainte-Madeleine.
La photo est certainement prise par un autre soldat. Les Allemands s’adonnent à une sorte de tourisme de guerre et profitent de leur affectation en France pour découvrir le pays et prendre du bon temps entre camarades.
Par leurs photographies privées, les soldats allemands développent un tourisme de guerre sur le modèle de la visite éclair effectuée à Paris en juin 1940 de Hitler, qui se fait prendre en photo devant la Tour Eiffel ou le tombeau de Napoléon aux Invalides. La photographie s’est répandue comme loisir en Allemagne avant la Première Guerre mondiale dans les couches bourgeoises. Les appareils sont devenus dans l’entre-deux-guerres plus maniables et moins coûteux.
Pour les soldats, ces photographies de guerre devant des sites touristiques ont pour but de garder un souvenir de leur passage en France mais elles ne montrent généralement pas de civil français. Elles occultent aussi le caractère contraignant et répressif de l’Occupation pour la population.
- GRUAT Cédric, Hitler à Paris : juin 1940, Paris, Ed. Tirésias, 2010
- JOSCHKE Christian, Les yeux de la nation - Photographie amateur et société dans l'Allemagne de Guillaume II (1888-1914), Paris, Presses du Réel, 2014
- TORRIE Julia, German Soldiers and the Occupation of France 1940-1944, Cambridge, Cambridge University Press, 2018
- WEGNER Bernd, Das deutsche Paris. Der Blick der Besatzer, 1940-1944, Paderborn, Schöningh, 2019
Consultez la carte interactive « La France sous l'Occupation 1940-1945 - Les administrations allemandes et françaises » de l’Institut historique allemand à Paris.
La photographie comme arme de guerre
La photographie devient un enjeu militaire dès la Première Guerre mondiale.
Photographier est un acte de propagande permettant de diffuser un certain récit s’insérant dans une culture et une logique de guerre totale : la guerre se joue désormais aussi à l’arrière.
Pour analyser une photographie de guerre comme source, il convient de la restituer dans son contexte de production afin de mieux questionner ce document. Il faut identifier l'auteur et questionner les choix de cadrage et de mise en scène du photographe, car il est tout aussi important de commenter ce que montre la photographie que ce qu'elle ne montre pas.
La photographie de guerre est le résultat d'une évolution technique et d'une représentation du conflit. Dans les propagandes de guerre, les clichés véhiculent des messages politiques où chaque camp affirme une idéologie et la met en images parfois de manière caricaturale.
Photographies licites et illicites : quels fonds d’archives ?
Une double censure s’exerce sur les photographies prises en extérieur une « zone interdite », d’une part celle de l’Etat français, et de l’autre de l’Occupant. Les sources photographiques dont on dispose aujourd’hui pour documenter les expériences de l’Occupation sont de différentes provenances. On peut distinguer les clichés pris par des militaires de ceux des civils.
Les fonds de photographies militaires les plus volumineux sont produite par les « compagnies de propagande » (Propaganda Kompanien, PK), qui sont les unités de propagande de la Wehrmacht, auxquels s’ajoutent les photos privées prises par les soldats. Les fonds sont conservés aujourd’hui d’une part aux archives fédérales allemandes – à l’antenne des archives militaires de Fribourg-en-Brisgau –, et d’autre part à l’Etablissement de communication et production audio-visuelle de la défense (ECPAD) au Fort d’Ivry en France car les Alliés en Allemagne ont saisi et se sont partagés des photos à Berlin et Postdam après la capitulation allemande et les Français les ont acheminés en France. Pour la Libération du territoire (1944-1945), on dispose de photographies produites par les services dédiés des armées alliées. Beaucoup sont conservées à l’ECPAD ; d’autres, produites par le Signal Corps de l’armée américaine, sont conservées par la National Archives and Records Administration (NARA).
Il existe aussi des photographies prises par des civils français. Certaines ont été déposées dans des musées ou des archives publiques comme les Archives départementales de Belfort pour la « zone interdite ». D’autres ont été prises clandestinement. Le musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon conserve plusieurs documents de ce type et documentent des comportements oppositionnels, voire des activités de Résistance.
La Résistance, malgré son caractère clandestin, a produit elle aussi du contenu photographique, même si le volume est moins important que celui des photographies de propagande allemande ou de l’Etat français.
On peut distinguer plusieurs types de clichés utilisés durant la guerre : certaines photographies ont eu pour objectif d’appeler les Français à la Résistance. Par exemple, de petits portraits de Charles De Gaulle étaient diffusés en « zone interdite » afin de le faire connaître aux Français, puisqu’il n’était pas un personnage connu en 1940, et de recruter. Certains journaux de la Résistance publiaient aussi des photographies, par exemple pour dénoncer les exactions de l’Occupant. On trouve parmi les photographies de la Résistance des clichés de sabotages, ou de participation populaire à des obsèques de résistants qui témoignent de de comportements collectifs oppositionnels et de soutien à la Résistance.
- MARCOT François, Les voix de la Résistance. Tracts et journaux clandestins francs-comtois, 1940-1944, Besançon, Cêtre,1989
- VAST Cécile, L’identité de la Résistance. Etre résistant de l’Occupation, Paris, éd. Payot, 2010
- WIEVIORKA Olivier, Histoire de la Résistance : 1940-1945, Paris, éd. Perrin, coll. « Tempus », 2018
Entre 1938 et 1945, les compagnies de propagande de la Wehrmacht (PK) représentent 15 000 hommes, répartis en 32 compagnies. Elles ont produit quelque 3,5 millions de photographies. Les PK sont formés dans une école spécifique à Potsdam. L’Allemagne déploie des moyens considérables. Le matériel technique mis à disposition est uniformisé et haut de gamme. Généralement, les appareils utilisés par les PK sont des produits des marques Leica et Rolleiflex.
Cette uniformisation s’explique par un besoin de faciliter le maniement des appareils au sein des unités. Chaque soldat dispose de trois appareils, deux sont destinés au travail de propagande et un est réservé à l’usage privé. Dans chaque unité de PK, on retrouve un rédacteur (Bildberichter) dont le rôle est de signer et légender les photos. Son objectif est de documenter au mieux chaque cliché afin de donner un maximum d’informations à la propagande officielle. Ces unités de propagande sont très surveillées, elles doivent respecter à la lettre les demandes du ministère de la Propagande créé en mars 1933 et dirigé par Goebbels. Une partie des photographies est publiée dans la presse allemande, comme le magazine Signal qui est diffusé dans l’Europe sous domination allemande dans différentes langues et notamment en France.
En plus de nourrir la propagande de guerre, les PK, munis de leurs appareils privés, ont photographié leur « séjour » en France et profité de leurs permissions pour visiter le pays. Ils photographient les monuments et les paysages d’une France qu’ils idéalisent à partir d’idées reçues et de lectures antérieures à la guerre. Ils créent des albums photos et cherchent à faire des clichés « typiquement français ». Leurs photographies adoptent souvent une posture de domination sur le territoire vaincu via les prises de vues en plongée ou les sujets choisis.
- ASLANGUL-RALLO, Claire, KRAPOTH, Stephanie (dir.), Les relations franco-allemandes en perspective : sources, méthodes et temporalités pour une approche des représentations depuis 1870, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2016
- FERARD Daniel, Propaganda Kompanien : les reporters de guerre du IIIe Reich, Paris, Histoire et collections, 2014
- DESPRAIRIES Cécile, Sous l’œil de l’occupant. La France vue par l’Allemagne 1940-1944, Paris, Armand Colin, 2010
Situé au fort d’Ivry sur Seine, l'Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD) possède plus de 15 millions de photographies et plus de 100 000 heures de vidéo. Née en 1915 pour répondre à la propagande de guerre allemande, l’objectif actuel de l’ECPAD est de collecter, classer, conserver et communiquer des documents audiovisuels produits ou liés aux armées et à l’activité du ministère de la Défense.
Durant la Seconde Guerre mondiale, l’ECPAD (alors nommé Service Cinématographique des Armées) nourrit la propagande du régime de Vichy avant de servir les intérêts de la France Libre.
Les services photographiques de l’armée américaine ont été créés en 1942 sous le nom d’Army Pictorial Service intégrés dans les services de communication United States Army Signal Corps (USASC). Ils sont basés dans les anciens studios de la société cinématographique Paramount Pictures.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Signal Corps deviennent un support de la propagande américaine en produisant des films, des photographies et des documentaires afin de contribuer à l’instruction et au moral des troupes, mais aussi à leur divertissement.
Les archives départementales et municipales des villes et départements localisés dans la « zone interdite » conservent de nombreuses photographies datant de la Seconde Guerre mondiale. Même si leur exploitation n’est pas toujours simple, elles gagnent à être mieux connues. Les enjeux de classement et de valorisation de ces fonds sont aujourd’hui primordiaux, comme le montre l’exemple des Archives départementales du Territoire de Belfort.
Le musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon est un musée créé en 1971. Pensé dès l’origine comme un musée d’histoire, il possède un centre de documentation dont les objectifs sont de conserver, de documenter et de diffuser les archives et les objets présents dans les collections.
Il conserve plus de 100 000 archives et photographies qui permettent de mieux documenter la « zone interdite ». Plusieurs de ses clichés ont servi à construire cette exposition.
Entretien avec Aurélie Cousin, chargée des collections au musée de la Déportation et la Résistance de Besançon
Réalisé par Timéo Gallardo, filmé par Paul-Emile Bodoignet
Entretien avec Aude Seillan, directrice des Archives départementales de Belfort
Réalisé le 2 juin 2026 par Paul-Emile Bodoignet et Timéo Gallardo, étudiants du master histoire, civilisation, patrimoine
Les archives départementales sont une institution publique principalement chargée de la collecte d'archives publiques. Toutefois, elles peuvent aussi avoir vocation, puisque les archives sont de toutes sortes, à collecter des archives privées. Dans celles-ci peuvent se trouver des fonds iconographiques qui nous intéressent et qui présentent de nombreux enjeux.
Ce sont les conditions de la collecte – puisque l'un des principes fondateurs du classement des archives est l'unité du producteur et donc la notion d'unité du fonds – qui permettent de retracer l'histoire des documents de façon cohérente, en sachant qui a créé, qui est à l'origine du fonds ou comment il nous est parvenu. Une fois qu'on a ces éléments, la question principale est celle des droits patrimoniaux avec des contraintes à respecter : les droits qui protègent un fonds d’archives iconographiques, le code du patrimoine, et le code de la propriété intellectuelle. Il faut prendre en compte ces deux codes car ils protègent les droits des auteurs et leurs ayants droits.
Quand les fonds arrivent chez nous, notre objectif est de préserver la matérialité de l'objet (de permettre de conserver les documents dans des bonnes boîtes de conservation durablement) et cela passe particulièrement pour les fonds iconographiques par des classeurs et des pochettes en matériaux spécifiques qui à la fois facilitent la consultation et permettent la conservation. De plus, cela s’accompagne d’un travail d'analyse et de recherche très important pour documenter et comprendre les photographies afin de les présenter au mieux dans les inventaires.
Entretien avec Véronique Pontillon, chargée des actions scientifiques de l'Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD)
Réalisé le 3 juin 2026 par Paul-Emile Bodoignet et Timéo Gallardo
Les principales difficultés rencontrées par l’ECPAD dans la diffusion de ses archives tiennent au volume des fonds, à la diversité des supports, à l’état d’avancement de leur numérisation et à la complexité du cadre juridique. L’établissement doit rendre les images accessibles tout en respectant les droits des auteurs, des personnes représentées, les règles de réutilisation et, le cas échéant, les restrictions liées à la défense nationale.
Un autre enjeu essentiel est d’accompagner les usagers par une information claire, notamment lorsque certains documents ne sont pas disponibles en ligne, sont consultables uniquement sur place ou sont soumis à des conditions particulières de diffusion.
Entretien avec Florine Martet, collectionneuse
Réalisé par Timéo Gallardo, filmé par Paul-Emile Bodoignet
