Vivre sous l'Occupation
Les Allemands prennent le contrôle de Besançon à partir du 16 juin 1940. La présence allemande est visible dans les rues et impose ses contraintes. Les déplacements quotidiens des civils dans la ville sont soumis à des restrictions.
Pour ralentir la progression de la Wehrmacht, l’armée française a fait sauter les ponts sur le Doubs dont le pont Battant. A partir d’octobre 1940, la gendarmerie de campagne (Feldgendarmerie) est chargée de la circulation et des contrôles des papiers d’identité aux points de passages stratégiques comme le pont Battant reconstruit avec des planches de bois.
Pour les Français vivant à la campagne, l’Occupation allemande s’est traduite en « zone interdite » par une mainmise sur l’agriculture par la société Ostland qui s’est principalement implantée dans les Ardennes. Pour tous, citadins et ruraux, les années de l’Occupation sont synonymes de pénuries et de rationnement. L’économie est touchée par les réquisitions et les départs de travailleurs vers le Reich, notamment dans le cadre du Service du travail obligatoire instauré par l’État français le 16 février 1943. Le régime de Vichy a en effet initié dès l’automne 1940 une politique de collaboration avec le Reich allemand.
Ostland
Créée par ordonnance en février 1940, la société Ostland est dirigée par le ministère du Reich pour le Ravitaillement et l’Agriculture. Profitant de l’absence des paysans ayant fui leurs terres durant l’exode de mai et juin 1940 et ne pouvant franchir la ligne de démarcation et la ligne Nord-Est, la société Ostland réquisitionne dans la « zone interdite » les terres « abandonnées » par leurs exploitants. Prétextant la nécessité de reprendre en main les exploitations dans le but de nourrir l’armée d’occupation et les civils, les Allemands confient à l’Ostland la gestion des terres en friche.
La plupart des terres exploitées par l’Ostland se situent dans les Ardennes et dans la Meuse. Même si les terres de Franche-Comté sont beaucoup plus rarement réquisitionnées, elles restent sous haute surveillance de la société. Au total, 11 300 exploitations sont réquisitionnées par les Allemands, soit plus de 170 hectares de terres.
La politique allemande consiste à favoriser une agriculture de production intensive et extensive en créant de grands espaces de cultures et en utilisant les engrais et un matériel moderne. Les gérants allemands des fermes de l’Ostland bénéficient de moyens exceptionnels payés par les frais d’occupations afin de dépasser en rendement et en modernité les exploitations françaises. Les exploitations de l’Ostland recrutent de la main-d’œuvre libre et forcée en grande quantité et d’origine variée : prisonniers de guerre, Juifs, anciens propriétaires des terres acceptant de devenir salariés de l’Ostland et 20 000 civils polonais transférés en 1943 dans la Meuse et en Meurthe-et-Moselle.
La société Ostland est l’exemple le plus important de colonisation et d’exploitation agricole allemande en « zone interdite » durant l’Occupation. Mais les rendements obtenus sont restés en-dessous des objectifs fixés et des clichés de propagande.
- FRANCOIS Anne, MOYEN Philippe, La WOL dans les Ardennes 1940-1944, Charleville-Mézières, Société d’histoire des Ardennes, 2023
- LYAUTEY, Margot, « Exploiter l’agriculture dans la zone interdite entre 1940 et 1944: l’action de la société Ostland », Guerres mondiales et conflits contemporains, 286/2 (2022), p. 53-69
Le rationnement
Dès septembre 1940, le rationnement est instauré sur les principales denrées alimentaires. Cela s’explique par la désorganisation de la production française à cause de l’exode, du découpage de la France en « zones » par les Allemands, ainsi que par les réquisitions allemandes. La recherche de produits de substitution devient la norme et la débrouille devient obligatoire pour améliorer un peu l’ordinaire. Des marchés illicites se développent, à différentes échelles : envoi de colis de produits alimentaires des campagnes vers les villes, ventes et achats de produits à des prix supérieurs à ceux fixés par l’Etat, jusqu’aux trafics engendrant de gros profits et pratiqués par des Français et des Allemands.
- ALARY Éric, VERGEZ-CHAIGNON Bénédicte, GAUVIN Gilles, Les Français au quotidien 1939-1949, Paris, Perrin, « Tempus », 2009
- ALARY Éric, L’exode, un drame oublié, Paris, Perrin, « Tempus », 2013
- ALARY Éric, La ligne de démarcation 1940-1944, Paris, Perrin, « Tempus », 2010
- BOLDORF Marcel, « Les enjeux de l'analyse économique des "zones interdites" d'après les sources allemandes », in Marie-Bénédicte Vincent (dir.), Les « zones interdites » en France sous l'Occupation 1940-1945, Ceyzérieu, Champ vallon, 2026, p. 141-157
- GRENARD Fabrice, Les scandales du ravitaillement. Détournement, corruption, affaires étouffées de l’Occupation à la guerre froide, Paris, Payot, 2012
L’État français
L’État français dont les institutions sont installées à Vichy est dirigé par le maréchal Pétain depuis juillet 1940. Pétain explique la défaite de la France par « l’échec de la démocratie et un sentiment de jouissance qui a grangréné les esprits ». Il mène un projet de « Révolution Nationale » plaçant au centre la famille, la religion, la jeunesse et le retour de l’ordre.
L’application de cette politique se fait au détriment des libertés fondamentales et démocratiques dans le cadre d’un régime autoritaire qui n’est plus républicain. Les élections disparaissent. Le régime de Vichy dénonce les mêmes ennemis intérieurs que l’occupant allemand et pourchasse les communistes, les Juifs, les francs-maçons et les résistants. Pour réprimer et parfois déporter ces groupes, les forces de l’ordre français ont collaboré avec la police allemande.
Le 9 août 1944, dans le contexte de la Libération, l'ordonnance sur le retour de la légalité républicaine du Gouvernement provisoire de la République française déclare nulle et non advenue la législation produite par le régime de Vichy. Un gouvernement vichyste en exil à Sigmaringen en Allemagne a existé de septembre 1944 jusqu'en avril 1945, sous la direction de Fernand de Brinon, mais sans pouvoir.
- JOLY Laurent (dir.), Vichy. Histoire d'une dictature. 1940-1944, Paris, Tallandier, 2025
- CHAUVY, Gérard, Histoire de la milice, Paris, Nouveau Monde Editions, « Chronos », 2025
Soldat allemand, Besançon, pont Battant, juin 1940
Photographe inconnu, photo 6 x 9 cm
Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, 2012.5627
Quel est le contexte de cette photographie ?
En juin 1940, l'Allemagne met en place l'occupation militaire de la France. Après l'armistice franco-allemande du 22 juin 1940, le territoire français est découpé en plusieurs zones. Puis, avec le mémorandum Stockart appliqué le 28 juin 1940, la Franche-Comté est intégrée à la « zone interdite ». Cependant, Besançon est occupé par les Allemands depuis le 16 juin 1940, date où ils prennent le contrôle de la ville. La zone est alors très surveillée et la circulation des habitants est fortement limitée, voire totalement interdite. C'est la Feldgendarmerie, la police militaire dépendant des forces d'occupation allemandes, qui est chargée de contrôler les déplacements et de vérifier les papiers d'identité des habitants au point de passage stratégique, comme le pont battant.
Qu'est-ce que la photographie montre ?
Le principal sujet de cette photographie est un gendarme de dos qui est en train d'assurer la circulation sur le pont battant. Il s'agit d'un pont provisoire, puisque l'original fut détruit lors de la débâcle avant d'être reconstruit dans la hâte avec des planches de bois. Sur la droite, on voit un panneau portant l'inscription « Pour zivils défendu de passer », accompagné d'un autre panneau de signalisation dont les écritures restent peu lisibles. Sur la gauche de la photo, on aperçoit un groupe de civils rassemblés derrière une barrière en bois, probablement bloqués par ce policier allemand.
Que peut-on dire aujourd'hui à propos de cette photographie ?
La date exacte de la photographie reste incertaine, mais elle est nécessairement postérieure au 16 juin. Le contrôle total de la circulation par la Feldgendarmerie intervient seulement en octobre 1940, bien qu'un bisontin témoigne déjà avoir reçu une amende dès août 1940. On peut donc estimer que ce cliché est pris entre août et octobre 1940.
Ce document pris clandestinement par un passant souhaite vraisemblablement montrer l'installation et la domination allemande à Besançon. L'orthographe française du panneau de signalisation n'est pas correcte, mais elle montre que les occupants cherchent avant tout à se faire comprendre de la population. Les Français ont plus tard dégradé ce type de panneau pour se moquer des Allemands, et ainsi remplacer le A de passé par un I, ce qui donnait interdit de pisser. Au-delà de l'anecdote, le panneau symbolise non seulement un contrôle de la population, mais aussi une véritable domination et appropriation de l'espace urbain. Les Allemands y imposent leur présence. Leurs réglementations définissent des sens de circulation et encadrent ainsi les déplacements de la vie quotidienne.
Enfin, cette photographie est aussi un document clandestin, car les Français n'avaient pas le droit de photographier l'occupant aussi librement. Dans le contexte particulier de la « zone interdite », elle traduit les inquiétudes des habitants face à une possible annexion à l'Allemagne.
Une fois installés dans la zone occupée, les Allemands vont rapidement et massivement photographier le territoire français. Les objectifs des clichés pris par les compagnies de propagande de la Wehrmacht sont clairs : à destination des Allemands, les photographies veulent transmettre les images d’une conquête facile et d’une occupation « correcte » et sereine. Les clichés renvoient des images stéréotypées de la France tout en rassurant les familles des soldats.
Photographier le territoire est aussi une manière symbolique de s’approprier et de dominer un espace. On remarque que souvent les Français sont écartés comme sujets de photographies (à l’exception des prisonniers de guerre). La dimension violente de l’occupation est aussi passée sous silence, ainsi que les actions de la Résistance. À destination des Français, les photos de propagande allemande visent à faire accepter l’Occupation en valorisant les soldats allemands pour montrer que la voie de la collaboration est raisonnable et permettra de mener une lutte efficace contre le bolchévisme et les autres ennemis du Reich. Les Allemands sont présentés comme protecteurs face aux « terroristes » et face aux bombardements des Alliés.
Les photographies clandestines livrent cependant un autre regard sur la réalité de l’Occupation que les clichés de la propagande allemande.
- ASLANGUL, Claire, « Signal et la France : "vendre" par l’image le rapprochement franco-allemand sous l’Occupation », in ASLANGUL-RALLO, Claire, KRAPOTH, Stephanie (dir.), Les relations franco-allemandes en perspective : sources, méthodes et temporalités pour une approche des représentations depuis 1870, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comte, 2016, p. 259-318
- ALARY Éric, Nouvelle histoire de l’Occupation, Paris, Perrin, « Tempus », 2019
- DESPRARIES, Cécile, Voyage à travers la France occupée, 1940-1945, Paris, PUF, 2023
- DUTRIEZ, Robert, La Seconde Guerre mondiale en Franche Comté, Besançon, Cêtre, 1984
Les photographies de mai - juin 1940
Les photos de mai et juin 1940 documentant le début de l’Occupation de la « zone interdite » sont principalement d’origine militaire allemande. Deux types de clichés peuvent être distingués. Le premier type renvoie aux photographies officielles de propagande. Elles visent à montrer la victoire de la Wehrmacht sur l’armée française, par exemple avec des clichés de prisonniers de guerre français. Elles manifestent aussi la revanche sur la France après la défaite allemande subie lors de la Première Guerre mondiale : les photographies prises à Verdun lavent l’humiliation allemande du Traité de Versailles du 28 juin 1919.
Le second type rassemble les photographies privées de soldats allemands, qui veulent garder plus personnellement le souvenir de la campagne de mai-juin 1940 y compris dans ses aspects douloureux, comme en témoignent les photos des tombes des camarades morts au combat. Les clichés privés pris après l’armistice relèvent d’une pratique photographique de loisir pour garder le souvenir et constituer des albums du « séjour » dans une France estivale présentée comme tranquille, ce qui masque la situation de crise que vivent les Français.
Les photographies prises par des Français en 1940 sont en revanche plus rares. Elles témoignent du chaos de l’exode et de la débâcle de mai et juin. Certains clichés montrent la fermeture de l’espace de la « zone interdite », notamment avec la Suisse. C’est pourquoi croiser les regards photographiques est indispensable pour documenter visuellement les premiers mois de l’occupation en « zone interdite » et avoir une vision complète et critique.
Camp de prisonniers français à Nancy, 23 juin 1940
Photographe inconnu, photo 9 x 12 cm
Bundesarchiv RH 82 Bild-00209
Cette photo prise par une compagnie de propagande de la Wehrmacht (auteur inconnu) le 23 juin 1940 montre un camp de prisonniers français à Nancy, en « zone interdite ». On reconnaît au premier plan des tirailleurs sénégalais.
Au total, 1 800 000 soldats français ont été capturés lors de la débâcle de mai-juin 1940. 1 600 000 ont été emmenés en Allemagne dans des camps (Oflags, Stalags) comme moyen de pression sur le régime de Vichy. Ce choix de l’Allemagne débouche sur la mise en place par Pierre Laval, qui est revenu au gouvernement en avril 1942, de la « Relève » en mai 1942, système où pour trois travailleurs français volontaires pour partir dans le Reich un prisonnier de guerre est libéré. C’est en raison de l’échec de ce dispositif (par manque de volontaires) que le S.T.O. est mis en place en février 1943 par l’État français.
Cette photographie de propagande est prise le 23 juin 1940 à midi, au lendemain de la signature de l’armistice. Elle fait partie d’un reportage photographique couvrant le camp de prisonniers de guerre français près de Nancy. Ce cliché est présenté sous la légende « Camp de prisonniers de Nancy. Prisonniers de toutes races (50 000 hommes) », une formule idéologique qui dérive de la hiérarchie raciale établie par les nazis. Le cliché reproduit les préjugés coloniaux et racistes de l’époque en montrant les soldats africains pour la plupart assis ou allongés au sol pour faire croire à leur prétendue infériorité ou paresse.
Ces préjugés sont anciens et font également référence au racisme anti-noir développé dans les années 1920 lorsque les troupes de l’Entente occupaient la Rhénanie : les Allemands parlaient alors de « honte noire » en dénonçant leur dangerosité raciale pour le peuple allemand. Des crimes de guerre allemands ont été perpétrés à l’encontre des soldats de guerre coloniaux. De manière générale, les photographies de propagande présentent les prisonniers de guerre comme des trophées à l’issue de la victoire.
- CHAPOUTOT Yohann, VIGREUX Jean (dir.), Des soldats noirs face au Reich. Les massacres racistes de 1940, Paris, PUF, 2015
- LE NAOUR Jean-Yves, La honte noire. L'Allemagne et les troupes coloniales françaises 1914-1945, Paris, Hachette littérature, 2004
- THEOFILAKIS Fabien, Les prisonniers de guerre français en 1940, Paris, Fayard, 2022
Entretien avec Ralph Winter, maître de conférences en littérature allemande à l’Université Marie & Louis Pasteur
Les recherches de Ralph Winter l’ont conduit à s’intéresser aux lettres de soldats allemands écrites durant la Seconde Guerre mondiale qu’il croise avec des photographies de la « zone interdite ».
Entretien réalisé par Paul-Emile Bodoignet et Timéo Gallardo, étudiants du master histoire, civilisation, patrimoine
Je suis parti de l'idée que les deux sources, lettres et photographies, pourraient se compléter dans la mesure où certaines lettres pourraient confirmer des observations faites par rapport aux photos, et vice-versa.
On peut se demander par exemple si certains motifs, thèmes ou points de vue qu’on découvre sur les photos du fonds photographique Otto Kaiser (conservé aux archives fédérales allemandes à Fribourg) que j'ai étudié, se trouvent également dans les lettres d’autres soldats ou auxiliaires allemands, écrites à d’autres moments de l’Occupation en Franche-Comté, telles qu'on les trouve dans le recueil de lettres édité par Aurélie Luneau, Stefan Martens et Jeanne Guérout en 2016. C’est faute d'avoir des lettres du médecin militaire Otto Kaiser lui-même datant de son stationnement en Franche-Comté entre juillet 1940 et février 1941 que j'ai eu recours aux lettres de ce recueil de correspondances.
Un tel croisement ou une telle mise en dialogue ne peut se faire qu’avec précaution. Il faut tenir compte des différents contextes de production, mais accepter en même temps peut-être une certaine décontextualisation, faute d’informations parfois, et ce dans un souci de déterminer justement des points de convergence ou de différence.
- Fonds Otto Kaiser aux archives fédérales allemandes (site de Fribourg) : Cliquez pour accéder
- LUNEAU Aurélie, MARTENS Stefan, GUEROUT Jeanne (eds.), Comme un Allemand en France. Lettres inédites sous l’Occupation 1940-1944, Paris, L’Iconoclaste, 2016
Tombes de soldats allemands enterrés à Notre Dame de la Motte à Vesoul, été 1940
Photographe : Otto Kaiser
Photo : 7 x 10 cm
Bundesarchiv N 963 Bild-01A-36
Cette photographie privée a été prise par le médecin militaire Otto Kaiser à l’été 1940 à Vesoul à la chapelle Notre Dame de la Motte. Elle montre quatre tombes de soldats allemands enterrés.
Lorsque les combats commencent en Franche-Comté en juin 1940, les troupes allemandes progressent très rapidement à partir du Nord depuis le plateau de Langres et vers la frontière suisse pour remonter ensuite vers l’Alsace. Même si la campagne de France est une victoire pour l’Allemagne, elle est meurtrière : près de 50 000 soldats allemands ont été tués ou portés disparus entre le 10 mai et le 25 juin 1940, soit en moyenne 1 000 par jour. Il faut ajouter les nombreux soldats allemands blessés (plus de 121 000). Ces chiffres permettent de relativiser le préjugé selon lequel l’armée française se serait mollement défendue.
Otto Kaiser, né en 1905, est affecté en 1940 à la deuxième compagnie médicale de la cinquième division d’infanterie de la Wehrmacht. Il est déployé durant l’été 1940 en France avant d’être envoyé sur le front de l’Est en 1941. Il photographie les tombes de camarades probablement tués lors des combats ayant eu lieu en Haute-Saône (comme par exemple la bataille de Pusey du 16 juin 1940).
Les tombes sont assez simples : il s’agit de croix en bois sur lesquelles les casques des soldats ont été déposés. Ces sépultures, communes durant les campagnes militaires menées par l’Allemagne, sont placées immédiatement sous le regard de la statue de la Vierge. Cette disposition est peut-être le signe de la confession catholique des soldats. Il y a vraisemblablement une dimension de piété à ces clichés. La photographie a été prise très probablement pour garder un souvenir des camarades morts au front et le transmettre aux familles des défunts. Elle marque au-delà une appropriation d’un sanctuaire français par les vainqueurs des combats.
Des soldats allemands qui se détendent et pêchent sur le Doubs, 12 juillet 1940
Photographe : Otto Kaiser
Photo : 7 x 10 cm
Bundesarchiv N 963 Bild-03-18
Cette photographie provient du fonds privé d’Otto Kaiser, un médecin de la Wehrmacht. Elle a été prise le 12 juillet 1940 à Besançon.
Cette photographie prise en légère plongée montre une scène de pêche estivale tranquille sur le Doubs. En arrière-plan, on reconnaît la tour de fortification Pelote située à proximité du pont Robert Schwint. On peut observer des Bisontins en train de marcher le long du Doubs. Le cliché participe d’une forme de « tourisme de guerre » des soldats allemands d’Occupation après la signature de l’armistice. Cette photographie à destination de la famille ou des amis montre qu’il fait bon vivre en France.
Cette sérénité est trompeuse : prise le 12 juillet 1940, la scène tranche considérablement avec l’actualité politique en France, deux jours après le vote des pleins pouvoirs à Pétain qui marque la fin de la Troisième République. Le 12 juillet 1940 sont promulgués au Journal officiel les trois premiers actes constitutionnels fixant les attributions du chef de l’État français, le maréchal Pétain.
Visite du fort de Douaumont par des généraux allemands, mai 1940
Photographe inconnu, photo 9 x 12 cm
Bundesarchiv Bild 121-0374
Ce cliché de la propagande militaire allemande, dont l’auteur n’est pas connu, a été pris en mai 1940 au fort de Douaumont à Verdun. Il a pour légende : « Voyage de service du lieutenant-général Kurt Daluege immédiatement après le début de la campagne de France ». Kurt Daluege (1897-1946) est le personnage à droite tenant une carte dans la main. Il est depuis 1936 le chef de la police régulière (Ordnungspolizei) et subordonné en tant que tel au Reichsführer-SS Heinrich Himmler qui dirige toute la police allemande depuis cette date. En mai 1940, il a effectué un déplacement sur le front Ouest le menant à Strasbourg, Verdun et Dijon.
Sur la photo, il est entouré d’officiers de la Wehrmacht, et notamment du lieutenant-général Weissenberg, un vétéran de la Première Guerre mondiale qui a notamment participé à l’attaque du fort de Douaumont en 1916. La contre-plongée vient donner de l'importance et de la grandeur aux officiers allemands afin de symboliser leur héroïsme ainsi que leurs victoires. Cette photographie de propagande allemande montre une sorte de pèlerinage mémoriel, où des officiers reviennent contempler le terrible champ de bataille de la Grande Guerre et rendre non seulement hommage à leurs compatriotes morts mais venger aussi la défaite de 1918, qui est restée une plaie douloureuse dans la mémoire allemande depuis cette date.
- ARNAUD, Patrice, THEOFILAkKIS , Fabien (dir.), Gestapo et polices allemandes. France, Europe de l'Ouest, 1939-1945, Paris, CNRS Editions, 2017
- BECKER Jean-Jaques, KRUMEICH Gerd, La Grande Guerre, une histoire franco-allemande, Paris, Tallandier, 2008
Poste de douanes de Villers-le-Lac dans le Doubs, relève de la garde, 1940
Photographe inconnu
Musée de la Résistance de Besançon 976.470.14
Cette photographie, d’un auteur inconnu, a été prise au poste de douanes de Villers-le-Lac dans le Haut-Doubs en 1940, à la frontière suisse. Elle montre la relève de la garde.
Après l’armistice, les Allemands ont pris le contrôle en « zone interdite » de la frontière avec la Suisse pour la fermer. Les gardes-frontières et douaniers français sont remplacés par les douaniers allemands. On distingue à droite le drapeau à croix gammée qui est devenu en 1935 le drapeau du Reich. En dehors de la « zone interdite », la frontière avec la France occupée reste ouverte jusqu’en août 1942.
L’auteur de la photographie n’est pas connu si bien que l’interprétation doit rester prudente. Il s’agit peut-être d’un Français qui veut montrer la domination allemande sur l’espace et la fermeture de la « zone interdite » avec l’extérieur.
Retraite des soldats français lors de la Débâcle rue de Belfort à Besançon, juin 1940
Photographe : Marie-Louise Charmet
Photo : 6 x 9 cm
Musée de la Résistance de Besançon. 2010.1467.06
Cette photo a été prise en juin 1940 rue de Belfort à Besançon par Marie-Louise Charmet. Elle montre la retraite de soldats français lors de la débâcle.
Après avoir encerclé et fait prisonniers près de 80 000 hommes dans la poche de Dunkerque, les Allemands descendent rapidement vers le Sud. Le 14 juin 1940 Paris est prise, puis le 17 juin le mouvement visant à encercler par le Sud la ligne Maginot se referme. C’est la division blindée du Général Guderian qui atteint la Suisse le 17 juin et conduit à la capture de plus de 500 000 hommes.
Prise en plongée par Marie-Louise Chamet depuis son logement vers les numéros 87/89 de la rue de Belfort à Besançon, la photographie montre un groupe de soldats français à cheval ou sur une charrette. On distingue au loin le clocher de l'église Saint-Martin des Chaprais. La photographie montre qu’en 1940, l’armée française est loin d'être intégralement motorisée. Le cheval est encore largement utilisé.
Il est difficile de dire à quelle unité appartiennent ces soldats ou de dire dans quelle direction il se rendent. La photographie n’est pas datée précisément, mais il est fort probable que ce soit avant la prise de Besançon par les Allemands le 16 juin 1940. Il est possible que ces hommes soient issus des détachements chargés de défendre la trouée de Belfort, qui se sont repliés vers Besançon puis la frontière suisse vers la fin des combats.
La photographie est intéressante à plusieurs titres : d’abord parce qu’elle est prise par une femme, ce qui n’est pas si fréquent à l’époque car le loisir de la photographie ne s’est pas encore démocratisé ; ensuite parce qu’elle documente un fait peu glorieux : la retraite des Français.
AZEMA Jean-Pierre, 1940. L’année noire, Paris, Fayard, 2010