Avant l’anthropocène

actu20191216 envilegBoris Vannière, directeur de recherche CNRS au laboratoire Chrono-environnement, est à la tête d’un groupe de recherche international et responsable de l’action « ENVILEG » (1) à la MSHE portant sur l’héritage environnemental des grandes transitions socioécologiques en Europe. Le groupe a bénéficié entre autres d’un financement de la Région Franche-Comté de 2016 à 2019. Rencontre avec le chercheur.

Les grandes transitions socioécologiques sont au cœur de votre projet de recherche, de quoi s’agit-il exactement ?
Boris Vannière : On parle beaucoup de l’anthropocène, dans les médias notamment. On assiste à une prise de conscience de l’action de l’homme sur la planète, au point de proposer de renommer la période géologique actuelle par cette caractéristique : celle de ce nouvel acteur de dimension planétaire qu’est l’homme. Le début de l’anthropocène est encore discuté et nous manquons certainement du recul nécessaire pour définir au mieux ce qui est sans aucun doute une période de transition dans l'histoire de la terre pouvant aboutir à une crise globale et possiblement à un changement d'ère. A propos de transition, un récent article paru dans Science (2) montre qu’à l’échelle du globe une bascule s’opère déjà il y a 3000 ans. A ce moment-là, c’est un impact global de l’homme sur la planète qui est proposé. Mais avant, l’action de l’homme a commencé progressivement. Il y a eu des grandes étapes de transformation du milieu par l’homme, avec les transformations des sociétés et des modes de vie depuis le passage du chasseur-cueilleur à l’éleveur jusqu’à aujourd’hui.
L’objectif de notre groupe de recherche est d’identifier les moments clés où l’homme a pris l’ascendance sur la nature sur des espaces plus circonscrits que la planète entière. On travaille sur le sud-ouest de l’Europe, avec l’idée d’étendre nos analyses à l’Europe. Les transitions socioécologiques sont donc ces grandes étapes où les sociétés adoptent une stratégie de vie économique et culturelle qui a un impact sur le milieu. Et on travaille à différentes échelles : l’échelle locale, celle d’un versant par exemple incluant les espaces agro-pastoraux et les zones d'extraction de ressources naturelles ; l’échelle du paysage, ce peut être une montagne ou une vallée ; et l’échelle régionale, c’est-à-dire sur plusieurs milliers de kilomètres comme le nord de la Méditerranée.

Comment avez-vous travaillé pour identifier ces moments-clés ?
L’idée était de réunir un groupe de chercheurs travaillant dans plusieurs laboratoires de recherche européens et de spécialités différentes (3) mais complémentaires permettant de documenter l'histoire des environnements passées et l'impact anthropique des sociétés passées. Nous avons travaillé à partir d’indicateurs de l’évolution des écosystèmes, à partir d'archives sédimentaires lacustres et tourbeuses plus particulièrement. Il s’agit d’indicateurs des conditions climatiques passées, comme les marqueurs hydrologiques, reflets des périodes de crues ; des indicateurs des dynamiques écologiques à long-terme tels les pollens qui permettent de reconstruire les changements de couvertures végétales ou encore les charbons de bois qui sont les résidus des feux passés. L’histoire du feu représente une approche très intéressante car elle permet de documenter à la fois les conditions environnementales de propagation des feux et l'utilisation par l'homme du feu pour défricher et entretenir les espaces agricoles et pastoraux.
Parce que depuis plus de trois décennies principalement, les chercheurs produisent et publient des données paléoenvironnementales qui aujourd'hui documentent de nombreuses régions en Europe, il est possible de produire des analyses de synthèse. Nous avons donc rassemblé les jeux de données existants et nous avons reconstruit les dynamiques environnementales passées et illustré le rôle des sociétés dans ces dynamiques aux échelles locale, régionale et continentale.
Grâce au financement de la Région bourgogne-Franche-Comté, nous avons pu enfin organiser en juin dernier un atelier de travail final à la MSHE, au cours duquel notre groupe a pu faire le bilan du travail réalisé et discuter les perspectives. Nous avons pu également accueillir à la MSHE un chercheur australien pendant un an, spécialiste des interactions entre l’homme et la végétation, qui a notamment développé des modèles statistiques innovants pour nos analyses.

Pouvez-vous décrire quelques résultats de vos travaux ?
Nos travaux montrent qu’il y a quelques étapes clés dans le processus d’anthropisation. Ils permettent d’identifier la chronologie de ces étapes et de les caractériser (4). On peut dire qu’au cours du Néolithique l’expansion des populations est suffisamment importante pour modifier significativement l’ensemble de l'Europe. Cela commence il y a environ 7000 ans, et vers 5000 ans avant aujourd'hui il y a une étape clé qui est franchie avec des modifications paysagères et écologiques qui affectent des espaces aussi grands que la péninsule ibérique par exemple. Les populations d’agriculteurs sont importantes, s’étendent dans l’espace, innovent, utilisent plus de ressources et accroissent leur impact. Il y a plus de champs, d’élevage, on utilise le feu en plaine mais aussi en altitude dans les espaces montagnards. Cela a des conséquences sur la biodiversité. L'ampleur spatiale de l'impact anthropique a pu contribuer dès cette période de la Préhistoire récente à la croissance du C02 dans l’atmosphère et a surtout d'ores et déjà modifier durablement les écosystèmes. Une deuxième étape clé dans la modification des couvertures végétales et la nature des écosystèmes comme de leur fonctionnement intervient à partir de l’époque romaine, il y environ 2000 ans, et sera alors irréversible.
Il y a sans aucun doute un héritage très ancien dans nos écosystèmes aujourd'hui des actions passées de l’homme et elles datent de plusieurs millénaires. Ces actions ont eu des conséquences durables. Toutes ces transformations ont laissé une empreinte très importante telle qu'il est possible de les décrire et quantifier. Comprendre ces grandes transitions socioécologiques est essentiel pas tant pour les dates que pour la temporalité, pour comprendre la trajectoire des écosystèmes qu’on connaît aujourd’hui. L’enjeu est l’avenir de la planète à plusieurs siècles et pour se projeter dans cet avenir, il faut prendre en compte la très longue implication des aménagements et des transformations qui s'opèrent aujourd'hui encore plus profondément. Des observations sur quelques années ne peuvent suffire à comprendre comment les écosystèmes se sont construits et évolueront dans le futur. Or cette compréhension est essentielle à leur gestion durable.

(1) Groupe de recherche international thématique : l’héritage environnemental des grandes transitions socioécologiques en Europe, action inscrite dans le pôle 2 « Interactions homme – environnement ».
(2) Stephens et al. (2019) Archaeological assessment reveals Earth’s early transformation through land use. Science 365, 6456, 897-902, DOI: 10.1126/science.aax1192.
(3) Paléoécologie, paléoclimatologie, géographie et archéologie
(4) Iglesias V., Vannière B. , Jouffroy-Bapicot I. (2019) Emergence and evolution of anthropogenic landscapes in the Western Mediterranean and Adjacent Atlantic Regions. Fire 2, 53. (DOI).
Connor S., Vannière B. , Colombaroli D., Anderson S., Carrión J., Ejarque A., Gil Romera G., González-Sámperiz P., Hoefer D., Morales C., Revelles J., Schneider H., van der Knaap W.O., van Leeuwen J.F.N., Woodbridge J. (2019) Humans take control of Mediterranean fire in driving Holocene diversity changes. The Holocene 29, 5, 886-901. (DOI). 

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