La langue sous influence

actu20190312 ASCalinonMobilités dans l’espace migratoire Algérie France Canada (1) vient de paraître sous la direction de Nathalie Thamin, Mohammed Zakaria Ali-Bencherif, Anne-Sophie Calinon, Azzeddine Mahieddine et Katja Ploog. Ces chercheuses françaises et chercheurs algériens, spécialistes de sociolinguistique, collaborent de longue date. Depuis 2014 notamment, l'équipe conduit une recherche, portée à la MSHE Ledoux par Anne-Sophie Calinon, sur les dynamiques spatiales et langagières à l’œuvre dans les migrations des étudiants magrébins vers la France ou le Canada (2). La parution de l’ouvrage, qui fait suite à un colloque organisé par les cinq chercheurs en 2016 (3), est l’occasion de revenir sur ce travail de recherche toujours en cours.
L’ambition des chercheurs est de saisir la mobilité étudiante sous ses différentes facettes, sociale, individuelle, avec une attention particulière accordée à la langue. Comment se construisent les choix et les trajectoires de mobilité ? Quelles influences ces migrations ont-elles sur la langue parlée par les étudiants ? L’espace étudié – principalement constitué du Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc), de la France et du Canada – présente l’intérêt d’avoir une langue partagée et une histoire commune. Comment le français est-il utilisé, par exemple au regard des variétés du français du Maghreb ?
Les chercheurs travaillent notamment à partir d’un corpus composé pour le moment de 54 entretiens avec 35 étudiants, en grande partie algériens, mais aussi marocains et tunisiens. « Nous les interrogeons avant leur départ, au moment où le projet de mobilité se forme – explique Anne-Sophie Calinon – ensuite, pour ceux qui ont réussi à partir, nous les suivons dans leur pays de destination, un an, deux ans après le départ. Après la France ou le Canada, certains poursuivent leur mobilité ailleurs dans le monde ». A cela s’ajoutent des entretiens auprès d’étudiants maghrébins en mobilité en France ou au Canada, une fois installés dans le pays. Tous les entretiens sont entièrement retranscrits et font l’objet d’analyses de contenu et d’analyses linguistiques. Ils sont complétés par des analyses de l’environnement administratif et institutionnel, par exemple à travers le portail Campus France, qui coordonne les démarches des étudiants candidats à la mobilité vers la France.
De la sorte, les chercheurs mettent en évidence comment se mêlent histoire des pays, contexte politique et histoire familiale dans les migrations étudiantes, comment tout le faisceau de connivences entre l’Algérie et la France, par exemple, imprime les choix de mobilité. Le contexte politique est de grande importance et Anne-Sophie Calinon souligne les décisions prises par la France en matière de droits d’inscription à l’université pour les étudiants étrangers extra-communautaires, qui inquiètent étudiants et familles… Le rapport de la famille à la migration, l’histoire des langues au sein de la famille jouent également un rôle, loin d’être négligeable. Sur le plan linguistique, les chercheurs s’attachent à repérer dans les discours les expressions en français qui semblent imprégnées d’arabe. Par exemple, « j’ai galéré au sens vrai du terme » dit un étudiant dans un entretien. Si l’expression « au sens vrai du terme » se comprend parfaitement en français, elle n’en reste pas moins surprenante pour des locuteurs natifs. Elle résulte en fait d’une influence directe de l’arabe. La complémentarité entre les chercheuses françaises et les chercheurs algériens est naturellement un atout pour scruter les structures langagières et comprendre leurs constructions. Et les traces de l’arabe dialectal ou littéraire, de la variété du français parlé en Algérie sont nombreuses, y compris dans les discours d’étudiants ayant un excellent niveau de français et une élocution fluide. « La manière de parler s’articule avec les mouvements spatiaux – poursuit Anne-Sophie Calinon. Quel que soit le niveau de maîtrise du français, on retrouve des traces de la migration dans la langue ». Pour approfondir leurs analyses, les chercheurs souhaitent à présent tirer pleinement profit de l’aspect longitudinal de leur recherche en comparant pour des mêmes étudiants les différents entretiens réalisés à des étapes clés de leur trajectoire de migration. Comment les manières de parler évoluent-elles dans le temps sous l’influence de la migration ? Les premiers résultats de la recherche le montrent : à la mobilité spatiale est associée une mobilité langagière.

(1) Éditions Presses universitaires de Provence
(2) « Dynamiques spatiales – langagière – identitaires de la circulation migratoire étudiante (Maghreb, France et Canada) » dans le pôle 1 « Dynamiques territoriales ». Nathalie Thamin est MCF en sciences du langage à UBFC, Mohammed Zakaria Ali-Bencherif est PR en sciences du langage à l’université de Tlemcen, Anne-Sophie Calinon est MCF sciences du langage à UBFC, Azzeddine Mahieddine est PR en didactique du français langue étrangère à l’université de Tlemcen et Katja Ploog est PR en sciences du langage à l’université d’Orléans.
(3) Colloque « Mobilités discursives, circulation et projets migratoires dans le pourtour méditerranéen », organisé par Ali-Benchérif M. Z., Calinon A.-S., Mahieddine A., Ploog K., Thamin N., université Abou Bakr Belkaïd de Tlemcen (Algérie), 12 au 14 avril 2016.

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