Retour sur trois conférences dans le cadre de l’action «ECCE GLOCUS espace en crise, crise de l’espace»

actu20180115 Retour3conf EcceGlocusL’action « ECCE GLOCUS » (1), portée par Marta Álvarez (2) à la MSHE Ledoux, vise à interroger les transformations spatiales liées à la crise économique en Espagne et en Grèce, en prenant pour objet la production culturelle récente de ces deux pays. Pour alimenter son travail de recherche, l’équipe de chercheurs (3) a organisé plusieurs manifestations en novembre et décembre 2017 : projection de courts-métrages grecs (4), d’un documentaire espagnol (5) et trois conférences, données par Konstantinos Tzouflas, de l’université de Zürich en Suisse, par José Manuel Lamarque, journaliste à France Inter et par Noëlle Burgi, chargée de recherche en science politique au CNRS. Retour sur les trois conférences.

Konstantinos Tzouflas - “L’allégorie nationale” et les Nouvelles vagues par temps de crise : le Nouveau cinéma argentin et la Nouvelle vague grecque.
La conférence de Konstantinos Tzouflas étudie la naissance d’un nouveau cinéma argentin et d’une nouvelle vague grecque à partir des conditions socio-économiques dans lesquelles ceux-ci se sont développés. Il établit des parallèles entre les situations créées par la crise argentine de 2001 et la crise de la dette grecque en 2010 et entre les traitements médiatiques de ces conjonctures. Produits dans un cadre d’instabilité sociale, économique et politique, les films argentins et grecs sont chaleureusement accueillis dans les festivals internationaux les plus importants. Le chercheur questionne la reconnaissance artistique de la production de pays qui se trouvent à ce moment dans le viseur de la politique et de l’économie internationale. Il revient ainsi sur les critères de sélection des festivals et sur l’attribution des prix : « le dogme de la découverte » semble s’imposer, cela entraîne une attention toute particulière aux pays périphériques ainsi qu’une multiplication de « nouvelles vagues ». Une partie de la critique a considéré certains de ces films comme des allégories du néolibéralisme, ce qui amène Kostas Tzouflas à interroger les limites dans la lecture des œuvres. Cette question serait à mettre en rapport avec d’autres considérations relevant du domaine de la réception, car si les réalisateurs semblent réticents à porter le fardeau de la représentation de leurs pays, le public, la critique et même les programmateurs se prêtent volontiers aux lectures symboliques.
À travers l’étude des exemples grec et argentin, le travail de Kostas Tzouflas pose des questions essentielles sur les synergies qui se créent entre les cinématographies périphériques et les grands festivals, dévoilant des stratégies qui sont extrapolables à d’autres contextes – comme ceux de la Roumanie ou d’Israël. Dans le cadre du projet ECCE GLOCUS, il offre une étude qui permet de considérer la production filmique de la Grèce au carrefour de tensions culturelles et économiques qui la dépassent, tout en soulignant la spécificité des œuvres hellènes.

José Manuel Lamarque - Géopolitique de la crise : l’Espagne et la Grèce
Pour aborder la crise qui a traversé le pays hellène, José Manuel Lamarque passe en revue deux siècles d’histoire, d’occupations et de conflits civils qui auraient appauvri le pays, l’éloignant d’un modèle formel d’état et favorisant la dépendance économique, ce qui aurait fait de la Grèce une victime idéale de la folie monétaire et financière mise en marche depuis les années 80. Le pays serait devenu un véritable laboratoire de l’Europe, qui teste dans le pays un eugénisme économique que l’Union Européenne voudrait étendre ensuite à d’autres territoires. De son côté, l’Espagne n’aurait jamais perdu l’orgueil et les rêves de grandeur de l’époque de l’empire, le franquisme aura par ailleurs marqué les esprits, par la répression et l’autoritarisme, mais aussi par la banalisation de la corruption et du détournement de fonds, qui deviendront plus criants pendant la crise financière. Pour José Manuel Lamarque, la crise en Espagne met en évidence la continuité des structures franquistes au profit des élites. Les deux pays seraient donc entrés dans la crise de manière très différente en fonction de leurs histoires respectives, tout aussi différentes. Contrairement aux Espagnols, les Grecs auraient toujours fait preuve de leur sens du lien, du commerce. Les politiques clientélistes mises en place dans le pays ne seraient pas comparables à la corruption politique généralisée qui règne en Espagne et qui expliquerait même la récente crise politique en Catalogne ‒ celle-ci aurait servi à détourner l’attention des chefs d’accusation qui pèsent sur le gouvernement espagnol et particulièrement sur son président, qui risque d’aller en prison. Le journaliste conclut en insistant sur la responsabilité de l’Europe, plus évidente pour le cas grec, en fonction du caractère expérimental des mesures d’austérité, mais aussi des carences en éducation, qui n’auraient pas permis au pays de suivre les ambitions démocratiques qui ont accompagné son entrée dans l’Union Européenne. La crise aurait dévoilé les failles de cette Union, l’absence de vision politique : elle laisse les Balkans devenir la poudrière de l’Europe et se montre incapable d’accepter un sentiment régionaliste qui semble cependant partagé par plusieurs pays.
 
Noëlle Burgi - Une nouvelle spatialité sociale et symbolique en Europe
Noëlle Burgi présente dans cette conférence les résultats des recherches qu’elle mène en collaboration avec Philip Golub (AUP-American University of Paris). Les deux chercheurs reconnaissent une dimension coloniale dans la structure nord / sud qui serait apparue en Europe depuis 2010 et qui dévoilerait des inégalités fondamentales au sein de l’Union Européenne. Le concept de colonialité d’Aníbal Quijano sert de base théorique à leur travail. Le théoricien observe les systèmes de domination qui ont émergé au niveau mondial à l’époque moderne et qui ont divisé le monde en centres dominants et périphéries dépendantes, et il souligne en même temps la complexité des dimensions de la domination : en effet, il faudrait prendre en compte l’aspect matériel de celle-ci mais aussi l’aspect symbolique, idéationnel, qui se traduit par la construction de l’Autre comme inférieur. Dans sa conférence, Noëlle Burgi montre la pertinence de ces outils d’analyse pour comprendre les nouvelles relations qui ont émergé en 2010 en Europe, où les choix des décideurs auraient créé des conditions de domination analogues à celles des époques coloniale et postcoloniale. Dans ce cadre, la dette s’avère le mécanisme le plus critique, permettant des parallèles entre la Grèce du XXIe siècle, l’Égypte de la fin du XIXe siècle et l’Amérique Latine des années soixante-dix du siècle dernier. Les deux chercheurs considèrent donc la Grèce comme une colonie de la dette de l’Allemagne et des institutions européennes, puisque les emprunts servent de justification à la domination matérielle et idéationnelle subie par le pays hellène.
Le débat qui a suivi cette présentation a permis d’approfondir certains aspects présentés en filigrane dans la conférence ‒ comme les déséquilibres monétaires au sein de l’Union Européenne ‒, mais aussi de comparer la situation actuelle de la Grèce et celle des autres pays méditerranéens, comme l’Espagne, le Portugal ou l’Italie.

(1) « ECCE GLOCUS Espaces en crise, crise de l'espace – Glocalisation Littérature Organisation spatiale Cinéma Urbanisme Sociologie », pôle de recherche « Dynamiques territoriales »
(2) Chercheur au Centre de recherches interdisciplinaires et transculturelles (CRIT), université de Franche-Comté
(3) Marta Álvarez, Lissette Canto Facchini, Karolina Katsika et Laureano Montero
(4) Voyage en Grèce par temps de crise, Les films des deux rives
(5) Reste debout, Silvia Munt

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